9 000 enseignants interrogés, un constat unanime : deux tiers des professeurs du secondaire en Angleterre observent un recul des capacités de réflexion chez leurs élèves depuis la généralisation de l’IA. Le problème ne se limite plus à la triche. C’est la pensée elle-même qui s’effrite.

Écrire, raisonner, converser : les bases qui s’effondrent

Le sondage, publié par le National Education Union (NEU) à l’occasion de sa conférence annuelle à Brighton, a recueilli les réponses de 9 408 enseignants d’écoles publiques anglaises. Les résultats dressent un tableau inquiétant. « Les élèves perdent leurs compétences fondamentales : la réflexion, la créativité, l’écriture, et même la capacité à tenir une conversation », témoigne un professeur interrogé par le syndicat.

Un autre enfonce le clou : « L’IA détruit ce que signifie apprendre : résoudre des problèmes, penser de manière critique, travailler ensemble. » Un troisième constat revient sans cesse dans les réponses : les enfants ne jugent plus utile de savoir écrire correctement depuis que la dictée vocale et les correcteurs automatiques font le travail à leur place.

Ces observations ne viennent pas d’enseignants technophobes. 76 % d’entre eux utilisent l’IA au quotidien, contre 53 % l’année précédente. Ils s’en servent pour créer des supports pédagogiques (61 %), préparer des cours (41 %) et gérer l’administratif (38 %). Seulement 7 % y recourent pour corriger des copies. Les profs connaissent l’outil, et c’est précisément pour cela que leur alerte pèse.

Le gouvernement veut des tuteurs IA, les profs n’en veulent pas

Le décalage entre le terrain et les décisions politiques saute aux yeux. En janvier, le gouvernement britannique a annoncé le développement de tuteurs IA pour offrir un accompagnement personnalisé à 450 000 élèves défavorisés. La secrétaire d’État à l’Éducation, Bridget Phillipson, y voit « le potentiel de transformer l’accès au soutien scolaire ». Les profs, eux, n’y croient pas.

49 % des enseignants sondés s’opposent au projet. Seulement 14 % l’approuvent. « Les élèves qui ont besoin de tutorat ont souvent besoin de bien plus qu’un soutien scolaire. L’IA ne leur apportera pas ça », résume un répondant. Un autre tranche : « Les élèves défavorisés ont besoin d’interaction humaine, pas d’un robot, pour que leurs compétences sociales progressent et que l’isolement recule. »

Daniel Kebede, secrétaire général du NEU, résume la position du syndicat : « Le gouvernement prend un risque en déployant le tutorat par IA avant que ses effets soient correctement compris. »

La moitié des écoles n’ont aucune règle sur l’IA

Le vide réglementaire aggrave la situation. 49 % des établissements scolaires anglais ne disposent d’aucune politique encadrant l’usage de l’IA, ni pour les enseignants ni pour les élèves. Deux écoles sur trois n’ont aucune règle spécifiquement destinée aux élèves. « Le personnel n’est pas formé à utiliser l’IA correctement, mais il l’utilise quand même, et le résultat est médiocre », déplore un enseignant dans le sondage.

Ce flou se retrouve aussi aux États-Unis. Selon une enquête de la RAND Corporation publiée en mars 2026, seul un tiers des collégiens et lycéens américains déclare que leur établissement dispose d’une règle sur l’usage de l’IA dans les devoirs. Les autres ne savent pas si une règle existe, ou constatent que tout dépend du professeur.

Les élèves eux-mêmes savent qu’ils perdent pied

Le sondage anglais n’est pas un cas isolé. Et le plus troublant, c’est que les élèves le ressentent eux aussi. L’enquête RAND, menée auprès de collégiens, lycéens et étudiants américains entre février et décembre 2025, montre que 68 % des collégiens et 65 % des lycéens craignent que l’IA érode leur capacité de réflexion critique. Chez les étudiants, ce chiffre atteint 70 %.

L’inquiétude grandit avec le temps. En février 2025, 48 % des collégiens américains s’en préoccupaient. En décembre, ils étaient 68 %. Dans le même intervalle, l’usage de l’IA pour les devoirs grimpait de 30 % à 46 % chez les collégiens, et de 49 % à 60 % chez les lycéens. Les élèves savent que l’outil leur nuit, et ils l’utilisent de plus en plus.

« Penser que l’IA nuit à sa pensée critique ne prouve pas qu’elle y nuit vraiment, tempère Heather Schwartz, codirectrice de l’American Youth Panel à la RAND Corporation. Mais plusieurs études émergentes montrent que l’IA fonctionne comme une béquille pour les élèves. »

Le « grand débranchement » du cerveau

Un rapport de la Brookings Institution, publié en janvier 2026 après un an d’enquête auprès de centaines d’enseignants, d’experts et d’élèves, va plus loin. Ses auteurs parlent de « great unwiring », un « grand débranchement » cognitif. Là où le psychologue Jonathan Haidt décrivait les réseaux sociaux comme un « grand recâblage » du cerveau adolescent, l’IA provoquerait l’inverse : une déconnexion pure et simple des capacités de raisonnement.

Le rapport, intitulé « A New Direction for Students in an AI World », identifie un phénomène baptisé « dette cognitive ». Les élèves délèguent les tâches difficiles aux chatbots, obtiennent de meilleures notes, et deviennent de plus en plus dépendants. Les chercheurs décrivent un « mode passager » où les élèves sont physiquement présents en classe mais ont « effectivement décroché de l’apprentissage ».

« Les élèves ne savent plus raisonner. Ils ne savent plus réfléchir. Ils ne savent plus résoudre de problèmes », résume un enseignant interrogé par les chercheurs de Brookings. Un expert cité dans le rapport compare l’IA au « fast-food de l’éducation » : pratique et satisfaisante sur le moment, mais creuse sur le plan cognitif.

La lecture est particulièrement touchée. Les ados ne disent plus « je n’aime pas lire ». Ils disent « je ne peux pas lire, c’est trop long ». Et l’écriture suit la même pente : une analyse comparant essais humains et textes générés par ChatGPT montre que chaque essai humain supplémentaire apporte deux à huit fois plus d’idées originales que ceux produits par l’IA.

Préparer au numérique sans sacrifier la pensée

Le gouvernement britannique maintient sa position. Un porte-parole cité par le Guardian affirme qu’« aucune technologie ne devrait remplacer les fondamentaux de la connaissance et de la pensée disciplinaire », tout en insistant sur la nécessité de « préparer les enfants à un monde numérique ». Le livre blanc sur l’éducation, publié récemment, promet un usage « sûr, critique et responsable » de l’IA dans les écoles.

Les enseignants, eux, attendent du concret. Des règles, de la formation, et surtout du temps. Car pendant que les débats se prolongent, l’usage explose. Aux États-Unis, 61 % des lycéens utilisent déjà des chatbots généralistes comme ChatGPT, Claude ou Gemini. En Angleterre, le sondage NEU sera présenté cette semaine à la conférence de Brighton, où le syndicat compte pousser pour un moratoire sur les tuteurs IA tant qu’un cadre clair n’existe pas.