30 millions de dollars de revenus prévus cette année, 70 000 spectateurs par épisode, et des PDG de la Silicon Valley qui se bousculent au micro. TBPN, le talk-show tech le plus couru de la côte ouest américaine, appartient désormais à OpenAI. Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé.

Un média pour éteindre les incendies

L’annonce tombe dans un contexte particulier. Depuis février, OpenAI encaisse les coups. Son contrat avec le Pentagone a déclenché une vague de désinscriptions organisée sous la bannière QuitGPT. En parallèle, Claude, le rival d’Anthropic, a détrôné ChatGPT en tête des téléchargements sur l’App Store américain, selon les données CNBC. Et la fermeture de Sora, le générateur vidéo qui coûtait 15 millions de dollars par jour pour 2 millions de revenus, a ajouté une couche d’embarras.

Dans ce climat, OpenAI ne rachète pas un simple podcast. L’entreprise s’offre une tribune quotidienne de trois heures, diffusée en direct sur YouTube et X, où les figures de la tech viennent parler entre elles. Mark Zuckerberg, Satya Nadella, Marc Benioff : tous y sont passés. Sam Altman aussi, évidemment.

Le spin doctor de Clinton aux manettes

Le détail qui change tout : TBPN sera placé sous la direction de Chris Lehane, vice-président des affaires mondiales d’OpenAI. C’est lui qui avait inventé l’expression « vaste conspiration de la droite » pour défendre Bill Clinton pendant le scandale Lewinsky. Avant de rejoindre OpenAI fin 2024, Lehane pilotait Fairshake, le super PAC crypto qui a dépensé des centaines de millions pour faire élire des candidats favorables à l’industrie lors des élections de 2024.

Chez OpenAI, Lehane a déjà fait parler de lui. C’est sous son autorité qu’une équipe de recherche économique a eu du mal à publier des conclusions sur les effets négatifs de l’IA sur l’emploi, comme l’a révélé Wired. C’est aussi lui qui a soufflé à l’oreille de Trump l’idée d’empêcher les États américains de réguler l’IA à leur niveau, et de lever les restrictions environnementales freinant la construction de centres de données.

Confier un média à cet homme-là, même avec une promesse d’indépendance éditoriale, envoie un signal que les observateurs de la tech ont immédiatement relevé.

Quand la Silicon Valley achète la presse

OpenAI n’invente rien. Jeff Bezos a racheté le Washington Post en 2013. Marc Benioff, le patron de Salesforce, s’est offert le magazine Time en 2018. Robinhood a acquis la newsletter MarketSnacks. Dans chaque cas, la même question s’est posée : un propriétaire milliardaire peut-il laisser une rédaction critiquer librement ses propres intérêts ?

La différence ici, c’est que TBPN ne couvre pas la politique ou la finance en général. Le talk-show parle d’IA, de tech et de défense, soit les trois piliers du business d’OpenAI. Ses fondateurs, John Coogan et Jordi Hays, reconnaissent eux-mêmes avoir été séduits par la proximité avec Sam Altman. « Après avoir appris à connaître Sam et l’équipe OpenAI, ce qui nous a frappés, c’est leur ouverture aux retours et leur engagement à bien faire les choses », a déclaré Hays dans un communiqué.

De son côté, Altman joue la décontraction sur X : « Je ne m’attends pas à ce qu’ils soient plus tendres avec nous. Je suis sûr que je ferai ma part en prenant quelques décisions stupides. »

Une acquisition qui dit beaucoup sur l’état de l’industrie

Fidji Simo, directrice des applications d’OpenAI, a justifié l’opération dans un mémo interne publié en ligne : « Nous ne sommes pas une entreprise classique. Nous conduisons un changement technologique majeur. Le playbook de communication standard ne s’applique pas. » La même Simo avait demandé, en mars, l’arrêt de tous les projets annexes pour recentrer l’entreprise sur ses produits principaux. Visiblement, la communication fait exception.

Le Wall Street Journal précise que TBPN a généré 5 millions de dollars de revenus publicitaires l’an dernier et vise les 30 millions en 2026. Une source proche d’OpenAI citée par Wired indique que l’entreprise ne s’attend pas à ce que le talk-show génère des profits. L’objectif est ailleurs : peser sur la conversation publique autour de l’IA, à l’approche d’une entrée en Bourse dont la valorisation dépasse déjà les 300 milliards de dollars.

Greg Brockman, président d’OpenAI, avait lui-même cité les problèmes d’image de l’IA comme raison principale de ses dépenses politiques accrues. L’acquisition de TBPN s’inscrit dans la même logique : quand les sondages, les téléchargements et les procès ne vont plus dans le bon sens, on achète le micro.

Un précédent qui va se répéter

L’opération intervient une semaine après la fermeture de Sora. OpenAI coupe dans la création, mais investit dans la narration. Le contraste résume l’état d’une industrie où la bataille de l’opinion est devenue aussi stratégique que celle des benchmarks. Google, Meta et Anthropic disposent tous de budgets de communication colossaux. OpenAI vient d’ajouter un plateau télé à l’arsenal.

TBPN continuera à diffuser sous sa propre marque. Ses premières émissions sous pavillon OpenAI sont attendues dans les prochaines semaines. La prochaine saison d’entrées en Bourse tech, prévue d’ici l’été, dira si le pari de Sam Altman sur la maîtrise du récit valait le coup.