297 milliards de dollars en 90 jours. C’est plus que tout ce que le capital-risque mondial a investi sur l’ensemble de l’année 2017. Selon les données publiées par Crunchbase le 1er avril, le premier trimestre 2026 pulvérise tous les records d’investissement dans les startups, avec un bond de 150 % par rapport au trimestre précédent.

Le chiffre donne le vertige, mais un détail le rend presque absurde : 63 % de cette somme colossale, soit 188 milliards, est tombée dans les caisses de quatre entreprises seulement. OpenAI (122 milliards), Anthropic (30 milliards), xAI (20 milliards) et Waymo (16 milliards). Le reste du secteur tech se partage les miettes.

Quatre chèques, un trimestre historique

La levée d’OpenAI, annoncée fin mars, constitue la plus grosse opération de financement privé jamais réalisée. Elle propulse la valorisation du créateur de ChatGPT à 852 milliards de dollars, contre 300 milliards un an plus tôt, lors de sa précédente levée record de 40 milliards. Anthropic, son rival direct, suit avec 30 milliards et une valorisation de 380 milliards. Elon Musk n’est pas en reste : son laboratoire xAI a bouclé 20 milliards en janvier. Et Waymo, la filiale de conduite autonome d’Alphabet, complète le tableau avec 16 milliards pour déployer ses robotaxis à l’international.

Au total, 14 entreprises ont levé plus d’un milliard de dollars sur le trimestre, dans des secteurs allant des semi-conducteurs à la robotique en passant par les data centers et la défense.

81 % de l’argent file vers l’IA

Le rapport Crunchbase met en lumière une concentration inédite. L’intelligence artificielle a capté 242 milliards de dollars, soit 80 % de l’ensemble du capital-risque mondial au premier trimestre. En comparaison, l’IA représentait 55 % des investissements au premier trimestre 2025, rapporte Grey Journal. La progression est fulgurante.

Géographiquement, la domination américaine s’accentue. Les entreprises basées aux Etats-Unis ont aspiré 250 milliards, soit 83 % du total mondial, contre 71 % un an plus tôt. La Chine arrive en deuxième position avec 16,1 milliards, suivie du Royaume-Uni avec 7,4 milliards. L’Europe continentale, elle, reste quasiment invisible dans les chiffres.

Les petits lèvent plus, mais ils sont moins nombreux

Le financement ne profite pas qu’aux géants. Les tours de table early-stage (Series A et B) ont atteint 41,3 milliards, en hausse de 41 % sur un an, selon Crunchbase. Le seed funding grimpe de 31 %, à 12 milliards de dollars.

Mais un signal inquiète : si les montants augmentent, le nombre de deals recule. En seed, le volume de transactions a chuté de 30 % sur un an, à 3 800 opérations. Les tickets grossissent, mais les élus se raréfient. Les startups IA en phase d’amorçage obtiennent des valorisations plus élevées que jamais, confirme TechCrunch, ce qui repousse mécaniquement les projets plus modestes.

Le Unicorn Board prend 900 milliards en trois mois

L’effet de ces levées massives se lit directement sur les valorisations. Le Crunchbase Unicorn Board, le tableau de bord qui recense les licornes mondiales, a gagné 900 milliards de dollars de valeur cumulée sur le seul premier trimestre. C’est la plus forte progression jamais enregistrée en un trimestre.

Pendant ce temps, le marché des introductions en Bourse patine. Seules 21 entreprises soutenues par du capital-risque ont réalisé une sortie supérieure à un milliard de dollars au T1, et 17 d’entre elles se trouvent en Asie. La plus grosse IPO revient au japonais PayPay, valorisé 10 milliards. Aux Etats-Unis, la Bourse a souffert d’un repli généralisé des valeurs technologiques.

Le spectre de la bulle internet refait surface

Le parallèle avec l’an 2000 n’échappe plus à personne. Pierre-Olivier Gourinchas, économiste en chef du FMI, a prévenu cette semaine que « la vague d’investissements dans l’IA comporte le risque de créer une bulle technologique », rapporte Investing.com. Une enquête de Bank of America révèle que la majorité des gestionnaires de fonds mondiaux qualifient les actions IA de « bulle ».

Les similitudes sont troublantes. En 2000, les dix premières capitalisations pesaient 50 % du Nasdaq. En 2026, les « Magnificent Seven » (Apple, Microsoft, Nvidia, Amazon, Alphabet, Meta, Tesla) en représentent 60 %, selon Morgan Stanley. L’argent afflue dans ce qui est gros, pas dans ce qui est rentable.

La différence, plaident les optimistes, tient à la solidité des revenus. Contrairement aux startups « .com » qui brûlaient du cash sans modèle économique, les laboratoires d’IA génèrent des milliards de chiffre d’affaires. OpenAI dépasserait les 13 milliards annuels, Anthropic les 3 milliards. Mais l’argument a ses limites : ces entreprises dépensent encore plus qu’elles ne gagnent, finançant leur croissance par des levées toujours plus spectaculaires.

Un circuit fermé qui tourne sur lui-même

Morgan Stanley a cartographié les flux de capitaux du secteur IA et le résultat ressemble à un circuit en boucle. Microsoft finance OpenAI, qui achète de la puissance de calcul chez CoreWeave, qui loue des GPU chez Nvidia, elle-même financée par Microsoft et Oracle. Le même dollar est compté plusieurs fois sur différents bilans.

« C’est exactement comme ça que se forment les bulles en phase terminale : quand la valorisation ne reflète plus la productivité, mais la confiance dans l’optimisme de quelqu’un d’autre », analyse Investing.com.

Le second trimestre dira si cette dynamique s’accélère ou si elle atteint un plafond. Avec une pression croissante pour des introductions en Bourse et un marché actions fragilisé, les startups IA les plus valorisées devront bientôt prouver que leurs chiffres justifient les sommes investies. Le prochain rapport Crunchbase, attendu en juillet, fera office de thermomètre. D’ici là, les fonds de pension et les investisseurs institutionnels qui ont massivement misé sur l’IA privée en 2025 attendent un retour concret. Si les revenus suivent, l’histoire retiendra un virage industriel. Si les promesses s’essoufflent, elle retiendra autre chose.