122 milliards de dollars en une seule levée de fonds. Avec cette somme, on pourrait acheter Netflix, AMD et Uber, et il resterait de la monnaie. OpenAI vient pourtant de l’engranger en quelques semaines, portant sa valorisation à 852 milliards de dollars. Le problème : l’entreprise n’a jamais gagné d’argent.

La plus grosse levée de fonds de l’histoire tech

Le tour de table, bouclé le 31 mars, pulvérise tous les records de la Silicon Valley. Amazon y a injecté 50 milliards de dollars, Nvidia 30 milliards, SoftBank 30 milliards. Microsoft, partenaire historique qui avait déjà misé plus de 13 milliards depuis 2019, a remis au pot sans préciser le montant, rapporte CNBC. Et pour la première fois, des investisseurs particuliers ont été invités à la table : 3 milliards de dollars récoltés via des canaux bancaires.

À 852 milliards de valorisation, OpenAI dépasse désormais des mastodontes cotés en Bourse. Pour donner un ordre de grandeur : c’est plus que la capitalisation de Samsung, de Visa ou de JPMorgan. Sauf que ces entreprises-là dégagent des bénéfices.

2 milliards par mois de revenus, toujours pas un centime de profit

Les chiffres de croissance donnent le vertige. ChatGPT revendique 900 millions d’utilisateurs actifs chaque semaine et 50 millions d’abonnés payants. Le chiffre d’affaires atteint 2 milliards de dollars par mois, contre 13,1 milliards sur toute l’année 2025. OpenAI affirme croître quatre fois plus vite que Google et Meta à un stade comparable de leur développement.

Le revers de la médaille : seuls 5,5 % des utilisateurs paient. Et les coûts d’infrastructure explosent. Selon les projections internes révélées par The Information, l’entreprise prévoit des pertes cumulées de 44 milliards de dollars entre 2023 et fin 2028, avec une rentabilité espérée en 2029 au plus tôt. Une analyse de HSBC, relayée par l’Economic Times, va plus loin : la banque estime qu’OpenAI pourrait accumuler près de 500 milliards de dollars de pertes d’exploitation d’ici 2030, plombée par des contrats de calcul avec Microsoft et Amazon qui atteindraient 792 milliards.

Le calcul est simple : même avec des revenus estimés à 213 milliards par an en 2030, le flux de trésorerie resterait négatif, laissant un trou de financement de 207 milliards, selon Morningstar.

Sora enterré, Instant Checkout débranché : le grand ménage

Pour justifier ces dépenses colossales, OpenAI fait le tri. Et le tri est brutal. Fin mars, l’entreprise a fermé Sora, son générateur de vidéos par IA lancé trois mois plus tôt. Un coup dur : OpenAI venait de signer un partenariat d’un milliard de dollars avec Disney pour intégrer ses personnages dans Sora. Disney a quitté la table, rapporte Ars Technica. Selon The Decoder, Sora brûlait un million de dollars par jour tout en perdant la moitié de ses utilisateurs en un temps record.

Dans la foulée, Instant Checkout, la fonctionnalité qui permettait d’acheter sur Walmart ou Shopify directement depuis ChatGPT, a été débranchée après cinq mois d’essai. Le New York Times et CNBC confirment que la plateforme de commerce n’a jamais décollé.

Ce double abandon raconte une histoire que le communiqué triomphaliste ne dit pas : OpenAI cherche encore son modèle économique viable au-delà du chatbot.

La « super app » comme planche de salut

C’est dans ce contexte qu’OpenAI annonce son projet le plus ambitieux : transformer ChatGPT en « super app » unifiée. L’idée, détaillée dans un billet de blog officiel, consiste à fusionner le chatbot, Codex (l’agent de programmation), la navigation web via Atlas et des « capacités agentiques » dans une seule interface. En clair : un assistant IA capable de chercher sur le web, coder, comparer des produits et agir à votre place, le tout sans quitter l’application.

« Les utilisateurs ne veulent pas d’outils déconnectés. Le facteur limitant passe de l’intelligence à l’utilisabilité », écrit OpenAI dans son communiqué. L’entreprise parie que ses 900 millions d’utilisateurs grand public deviendront la « porte d’entrée » vers l’adoption en entreprise, où les marges sont plus confortables. L’entreprise tire déjà plus de 40 % de ses revenus du segment professionnel, selon Gadgets360.

Le virage vers l’entreprise n’est pas un hasard. Après avoir tué Sora (divertissement) et Instant Checkout (commerce grand public), la direction d’OpenAI concentre ses ressources sur ce qui rapporte : les abonnements professionnels et les contrats d’infrastructure.

Un procès à 44 milliards en embuscade

Le calendrier d’OpenAI est chargé. En avril 2026, l’entreprise affronte Elon Musk au tribunal. Le patron de Tesla et SpaceX, cofondateur d’OpenAI, accuse la société d’avoir trahi son engagement initial en basculant vers un modèle lucratif. OpenAI rétorque que Musk, qui a depuis lancé son propre concurrent xAI, agit par dépit, rapporte le Guardian.

Parallèlement, une introduction en Bourse se profile. Valorisée 852 milliards en privé, l’entreprise devra convaincre les marchés publics, traditionnellement moins patients que les fonds de capital-risque. Le précédent WeWork, valorisé 47 milliards avant de s’effondrer lors de son IPO, plane sur toute licorne surévaluée.

Le pari le plus cher de l’histoire de la tech

122 milliards de dollars de fonds frais, une valorisation supérieure à celle de 99 % des entreprises cotées, et pas un trimestre de bénéfice. OpenAI incarne le paradoxe ultime de la ruée vers l’IA : plus l’argent coule, plus les pertes se creusent. Sam Altman table sur le fait que l’intelligence artificielle finira par générer des gains de productivité suffisants pour rentabiliser la machine. Selon les analystes de HSBC, il lui faudra pour cela combler un trou de 207 milliards de dollars avant de voir le premier dollar de profit.

La prochaine étape décisive : l’IPO, attendue dans les mois qui viennent. C’est là que le marché tranchera entre une révolution technologique et la plus grosse bulle spéculative de la décennie.