Un habitant de l’Utah a confié ses déclarations fiscales, sa stratégie d’investissement et les finances de sa famille à Perplexity AI. Il pensait discuter en privé avec un moteur de recherche. Selon la plainte déposée mardi devant un tribunal fédéral de San Francisco, chaque mot a été transmis à Meta et Google sans qu’il le sache.
Des traceurs activés dès la page d’accueil
La plainte, révélée par Bloomberg, décrit un mécanisme précis. Dès qu’un utilisateur se connecte à Perplexity, des logiciels de suivi se téléchargent automatiquement sur son appareil. Ces traceurs, qualifiés d’« indétectables » dans le document judiciaire, transmettent ensuite l’intégralité des échanges entre l’utilisateur et le chatbot à Meta et Google. Pas seulement les requêtes de recherche, les conversations complètes.
Le plaignant, identifié sous le nom de John Doe pour protéger son identité, accuse les trois entreprises de violations des lois californiennes sur la vie privée et de fraude informatique. Il demande que l’affaire soit certifiée en action collective (class action), ouvrant la porte à des millions d’utilisateurs potentiellement concernés.
Le mode Incognito ne protège rien
Le détail le plus accablant de la plainte concerne le mode « Incognito » proposé par Perplexity. La fonctionnalité, censée garantir que les recherches ne sont ni sauvegardées ni partagées, serait totalement inefficace contre ces traceurs. Les données partiraient vers Meta et Google que l’utilisateur active ou non cette option de confidentialité.
Concrètement, cela signifie que toute personne ayant utilisé Perplexity pour poser une question sensible (santé, finances, vie personnelle) aurait potentiellement alimenté les systèmes publicitaires de deux des plus grands collecteurs de données au monde. Selon la plainte, Meta et Google exploiteraient ces informations pour du ciblage publicitaire et la revente à des tiers.
45 millions d’utilisateurs, 18 milliards de valorisation
L’ampleur potentielle du problème se mesure à la croissance fulgurante de Perplexity. Selon Business of Apps, le moteur de recherche IA compte 45 millions d’utilisateurs actifs sur son site et son application. Backlinko estime ses utilisateurs mensuels à 30 millions. L’entreprise, fondée en 2022 par Aravind Srinivas, est valorisée à 18 milliards de dollars et s’est positionnée comme l’alternative « propre » à Google Search.
Ce positionnement rend les accusations d’autant plus toxiques. Perplexity a construit sa réputation sur la promesse de réponses sourcées, sans publicité envahissante, loin du modèle économique des géants de la tech. Si les faits décrits dans la plainte se confirment, le moteur de recherche faisait exactement ce qu’il reprochait à ses concurrents, en moins visible.
Trois procès en six mois pour le « Google killer »
Ce n’est pas la première fois que Perplexity se retrouve devant un tribunal. En 2025, Cloudflare avait déjà accusé la startup de crawler des sites web en contournant les directives robots.txt, ces fichiers qui indiquent aux robots quelles pages ils peuvent ou non indexer. Perplexity avait alors qualifié ces accusations de « coup de com ».
Plus récemment, Amazon a attaqué Perplexity pour sa fonctionnalité d’achat automatisé « Comet ». Le géant du commerce en ligne reproche au moteur IA d’accéder à des comptes clients protégés en se faisant passer pour un navigateur humain. Un juge fédéral a déjà temporairement interdit à Perplexity d’accéder à Amazon via son assistant d’achat.
Trois procès en moins de six mois dessinent un schéma préoccupant pour une entreprise qui emploie moins de 500 personnes. Chaque affaire pointe le même reproche : Perplexity collecte ou utilise des données sans autorisation claire, tout en affirmant le contraire.
Meta et Google aussi visés par la plainte
La plainte ne cible pas uniquement Perplexity. Meta et Google sont co-accusés de violations des lois fédérales et californiennes sur la vie privée. Le plaignant les accuse d’avoir sciemment exploité les données transmises par les traceurs.
Meta a répondu en renvoyant vers une page d’aide Facebook qui précise que ses règles interdisent aux annonceurs de lui transmettre des informations sensibles. Google n’a pas commenté. Jesse Dwyer, porte-parole de Perplexity, a déclaré à Bloomberg : « Nous n’avons reçu aucune assignation correspondant à cette description, nous ne pouvons donc pas vérifier son existence ni ses allégations. »
Le vrai prix des chatbots « gratuits »
Cette affaire dépasse le seul cas de Perplexity. Elle pose une question que des dizaines de millions d’utilisateurs de chatbots préfèrent ignorer : que deviennent les informations confiées à ces outils ? Selon un rapport de la CNIL publié en février 2026, 68 % des utilisateurs français d’assistants IA ignorent que leurs conversations peuvent être stockées et analysées.
Le Règlement européen sur l’IA (AI Act), dont les premières dispositions sont entrées en application en février 2025, impose aux fournisseurs d’IA une transparence accrue sur le traitement des données. Mais Perplexity, basée à San Francisco, opère principalement sous juridiction américaine, où aucune loi fédérale équivalente n’existe encore.
Le tribunal de San Francisco devra d’abord certifier l’action collective avant que l’affaire puisse avancer. Si la class action est validée, Perplexity pourrait faire face à des millions de plaignants et à des dommages-intérêts potentiellement colossaux. Pour une startup qui brûle du cash pour concurrencer Google, le timing est brutal.