Des milliers de salariés Oracle ont découvert leur licenciement par email, à 6 heures du matin, un mardi. Pas de préavis, pas de convocation : un message signé « Oracle Leadership », l’accès aux systèmes coupé dans la foulée. Le paradoxe, c’est que l’entreprise vient d’afficher un bénéfice net en hausse de 95 %.

Jusqu’à 30 000 postes supprimés en une journée

Le 31 mars 2026, Oracle a lancé ce que les analystes considèrent comme la plus grande vague de licenciements de son histoire. Selon les estimations de la banque d’investissement TD Cowen, entre 20 000 et 30 000 emplois seraient concernés, soit environ 18 % des 162 000 salariés que comptait le groupe en mai 2025. CNBC a confirmé les suppressions auprès de deux sources internes, tandis qu’Oracle a refusé de commenter.

Les coupes touchent les États-Unis, l’Inde, le Canada, le Mexique et l’Uruguay. Sur Reddit et la plateforme professionnelle Blind, des employés ont rapporté que certaines équipes entières, comme Revenue and Health Sciences ou SaaS Virtual Operations Services, ont perdu au moins 30 % de leurs effectifs. Selon l’analyste Luke Yang, de Morningstar, les postes les plus touchés sont ceux d’ingénieurs logiciels, « parce que les outils de codage basés sur l’IA, comme Codex et Claude Code, ont considérablement amélioré l’efficacité des développeurs ».

156 milliards de dollars à trouver pour l’IA

La raison de ce plan social massif ne tient pas à une baisse d’activité. Oracle affiche un bénéfice net trimestriel de 6,13 milliards de dollars, en hausse de 95 % sur un an. Son carnet de commandes (les « remaining performance obligations ») atteint 553 milliards de dollars, en hausse de 433 % par rapport à l’année précédente. Une partie de ce montant provient d’un contrat colossal de 455 milliards de dollars signé avec OpenAI.

Le problème est ailleurs : pour honorer ces contrats, Oracle doit construire des data centers capables de faire tourner des charges de travail IA. Le coût estimé par TD Cowen s’élève à 156 milliards de dollars d’investissements. En janvier 2026, l’entreprise a annoncé vouloir lever jusqu’à 50 milliards de dollars en dette et en actions. Plusieurs banques américaines auraient relevé leurs taux de financement ou reculé devant certains projets, rapporte le cabinet d’analystes.

L’action Oracle a perdu 25 % de sa valeur depuis le début de l’année, la pire performance parmi les géants de la tech.

Des salariés sacrifiés pour libérer 10 milliards de trésorerie

TD Cowen a chiffré le gain attendu : supprimer 20 000 à 30 000 postes libérerait entre 8 et 10 milliards de dollars de flux de trésorerie disponible. Oracle a d’ailleurs provisionné 2,1 milliards de dollars de coûts de restructuration dans son dépôt 10-Q auprès de la SEC en mars 2026, dont 982 millions déjà comptabilisés sur les neuf premiers mois de l’exercice fiscal. Environ 1,1 milliard de dollars restent budgétés pour les indemnités de départ.

L’email reçu par les salariés ne mentionne ni l’IA ni la stratégie d’infrastructure. Il évoque simplement « les besoins actuels de l’entreprise » et une « réorganisation plus large ». Aux États-Unis, Oracle n’avait pas déposé de notification WARN Act au 31 mars, une obligation légale pour les entreprises de plus de 100 salariés qui impose un préavis de 60 jours avant un licenciement collectif.

Quand les bénéfices explosent mais que les emplois disparaissent

Le cas Oracle illustre une tendance qui dépasse une seule entreprise. Meta préparerait des suppressions de postes du même ordre (jusqu’à 20 % de ses effectifs, selon The Decoder), pour compenser ses propres investissements massifs dans l’IA. Chez Microsoft, les coupes de début 2026 visaient aussi les équipes jugées moins « stratégiques ». Le schéma se répète chez chaque géant tech : des résultats financiers record, des dizaines de milliards injectés dans les infrastructures d’intelligence artificielle, et des milliers de salariés poussés vers la sortie pour boucler l’équation.

Sur l’appel de résultats de mars 2026, le co-PDG Clay Magouyrk a défendu la stratégie : « La demande en infrastructure IA, tant GPU que CPU, continue de dépasser l’offre. » Il a mis en avant les 553 milliards de dollars de revenus contractés comme preuve que les clients sont prêts à payer. Mais une partie de cette promesse repose sur la capacité d’OpenAI à honorer sa facture, une entreprise qui brûle elle-même des liquidités à grande vitesse et qui a dû lever jusqu’à 110 milliards de dollars pour couvrir ses dépenses croissantes.

Le pari le plus cher de la Silicon Valley

Le projet Stargate, annoncé en janvier par Donald Trump aux côtés de Larry Ellison (président exécutif d’Oracle), Sam Altman (OpenAI) et Masayoshi Son (SoftBank), prévoit d’accélérer le déploiement de l’IA aux États-Unis. Le premier data center est en construction au Texas. Oracle y joue un rôle central.

Mais le calendrier de rentabilité reste flou. Selon les données compilées par Bloomberg, le flux de trésorerie d’Oracle devrait rester négatif pendant plusieurs années en raison de ces investissements. L’entreprise parie que les revenus garantis couvriront les coûts. Si OpenAI ou d’autres clients ne tiennent pas leurs engagements, Oracle se retrouverait avec des data centers surdimensionnés et une dette colossale.

Les 30 000 salariés licenciés, eux, n’auront pas attendu la réponse. Et l’ironie ne s’arrête pas là : Oracle devra recruter des ingénieurs IA et des spécialistes cloud pour construire les data centers que ces licenciements financent. La manière dont l’entreprise a traité ceux qui partent, un email à 6 heures du matin sans avertissement, pourrait peser lourdement sur sa capacité à attirer ceux dont elle a besoin demain. Le prochain dépôt SEC trimestriel d’Oracle, attendu en juin, révélera l’ampleur réelle des coupes et les premiers effets sur la trésorerie.