Mardi soir, 21 heures à Wuhan. Des dizaines de taxis sans chauffeur s’immobilisent en même temps sur les voies rapides de la huitième ville de Chine. À l’intérieur, des passagers découvrent que le bouton SOS ne répond pas. Dehors, les poids lourds continuent de défiler à pleine vitesse.
La flotte de robotaxis Apollo Go, exploitée par le géant chinois Baidu, a subi une panne système généralisée le 31 mars au soir, paralysant un nombre encore indéterminé de véhicules autonomes dans toute la métropole de 14 millions d’habitants. Selon la police locale, qui a publié un communiqué vers minuit, la cause probable est « une défaillance système ». L’enquête est en cours et aucune victime n’est à déplorer. Mais les témoignages qui affluent sur les réseaux sociaux chinois racontent une soirée bien plus chaotique que ne le laisse entendre ce bilan officiel.
Deux heures sur une voie rapide, sans personne au bout du fil
M. Lu, habitant de Wuhan, a raconté son calvaire au média chinois DuTe News. Son robotaxi s’est figé en plein milieu du troisième périphérique, une voie rapide surélevée où les camions circulent à vive allure des deux côtés. « Le bouton SOS de la voiture était complètement inutile », témoigne-t-il. Les appels passés via l’écran arrière du véhicule étaient automatiquement coupés. Après avoir finalement joint le service client au numéro officiel, on lui a promis l’envoi d’un technicien. Personne n’est venu pendant près d’une heure. C’est la police, alertée par M. Lu lui-même, qui l’a finalement sorti de là vers 23 heures.
Son cas est loin d’être isolé. Une étudiante, interrogée par WIRED, explique être restée coincée 90 minutes avec deux amies dans un véhicule qui s’est arrêté et redémarré quatre ou cinq fois avant de se garer définitivement devant un carrefour. L’écran leur demandait de garder leur ceinture et d’attendre un représentant « dans cinq minutes ». Trente minutes pour joindre le service client. Une heure d’attente supplémentaire. Personne n’est venu. Les trois passagères ont fini par ouvrir la portière et rentrer par leurs propres moyens.
Un bouton d’urgence qui affiche « indisponible »
Sur RedNote (l’équivalent chinois d’Instagram), une passagère a publié une vidéo montrant le bouton SOS de son véhicule qui affiche un message d’indisponibilité. « J’ai essayé toutes les options de l’application pour appeler à l’aide, mais la ligne ne passait pas. Quand j’ai appuyé sur le SOS, il m’a dit que c’était indisponible. Alors à quoi sert-il exactement ? », écrit-elle. Elle a dû forcer la portière pour sortir alors que la circulation était totalement bloquée derrière son robotaxi.
Le service client d’Apollo Go, contacté par un journaliste de DuTe News, a déclaré ne pouvoir enquêter que sur la base d’un numéro de véhicule précis, et a affirmé ne pas être au courant de l’incident à l’échelle de la ville. Au moment de la publication de cet article, Baidu n’avait toujours pas communiqué officiellement sur la panne.
Au moins trois collisions, un SUV détruit
L’enregistrement d’une caméra embarquée, posté sur RedNote, montre un automobiliste croisant 16 véhicules Apollo Go immobilisés sur la route en l’espace de 90 minutes. À plusieurs reprises, le conducteur évite de justesse les robotaxis à l’arrêt en freinant ou en changeant de voie au dernier moment.
Tous n’ont pas eu cette chance. Un homme affirme avoir percuté un robotaxi en panne alors qu’il circulait à plus de 60 km/h sur une voie rapide. La voiture devant lui a changé de voie brusquement pour éviter le véhicule autonome immobilisé. Trop tard pour réagir. Les photos de son SUV orange, remorqué par la suite, montrent l’aile avant droite complètement arrachée et des dégâts importants sur le reste de la carrosserie. Au moins deux autres collisions ont été signalées le même soir, selon des photos et vidéos publiées sur les réseaux sociaux chinois. Une utilisatrice de RedNote confirme à WIRED avoir vu un minivan blanc encastré dans l’arrière d’un robotaxi, et avoir croisé au moins une douzaine d’autres véhicules Apollo Go arrêtés sur son trajet.
20 millions de courses, zéro plan de secours
Le contraste avec les chiffres officiels est saisissant. En février, Baidu revendiquait 20 millions de courses effectuées et 300 millions de kilomètres parcourus par sa flotte autonome. Apollo Go opère dans plus d’une vingtaine de villes chinoises et a récemment entamé son expansion internationale vers Séoul, Abou Dabi et Dubaï. À Wuhan, la réglementation est particulièrement permissive : les robotaxis sont autorisés à circuler sur les voies rapides et à desservir l’aéroport, sans conducteur de sécurité à bord.
Ce n’est pas le premier incident grave pour Apollo Go. En décembre 2025, un de ses véhicules opéré par le partenaire Hello a provoqué un accident à Zhuzhou, envoyant deux piétons en soins intensifs, selon CarNewsChina. Les autorités locales avaient alors suspendu le service dans la ville. En août 2025, un autre robotaxi était tombé dans une fosse de chantier à Chengdu avec un passager à bord, rapportait Reuters.
Le vrai problème, c’est ce qui manque entre le volant et le cloud
L’incident de Wuhan pose une question que l’industrie du véhicule autonome préfère esquiver : que se passe-t-il quand le réseau tombe ? Le service client d’Apollo Go a attribué la panne à des « problèmes de réseau », selon CarNewsChina. Si cette explication se confirme, cela signifie qu’une simple défaillance de connectivité peut transformer une flotte entière de taxis en obstacles mortels sur des voies rapides.
La coïncidence de calendrier est frappante. La veille, aux États-Unis, le sénateur Ed Markey publiait les résultats de son enquête montrant que les sept entreprises américaines de robotaxis refusent de divulguer la fréquence à laquelle des humains interviennent à distance sur leurs véhicules. Des deux côtés du Pacifique, la même faille apparaît : l’écart entre la promesse d’autonomie totale et la réalité d’un système qui, quand il plante, ne prévoit rien pour les passagers coincés à l’intérieur.
Mme Zhou, l’une des passagères piégées mardi soir, a découvert en rentrant chez elle que Baidu lui avait facturé la course au tarif plein. La police de Wuhan a annoncé que l’enquête se poursuit. Baidu, de son côté, n’a toujours pas dit combien de véhicules étaient concernés.