51 % des Américains utilisent l’IA pour leurs recherches en ligne. Pourtant, 76 % d’entre eux avouent ne lui faire confiance que rarement, voire jamais. Ce paradoxe, mesuré par l’université Quinnipiac sur 1 397 adultes, résume à lui seul le malaise ambiant : on s’en sert tous les jours, mais on n’y croit pas.

Le sondage, publié le 30 mars 2026 et mené en partenariat avec les écoles d’informatique et de commerce de Quinnipiac, dresse un portrait sévère. En un an, l’usage de l’IA a bondi sur tous les fronts : recherche (+14 points), analyse de données (+10 points), création d’images (+8 points). Seulement 27 % des Américains n’ont jamais touché un outil d’IA, contre 33 % un an plus tôt. Mais la confiance, elle, n’a pas bougé d’un millimètre.

Plus on connaît l’IA, moins on y croit

« La contradiction entre usage et confiance est frappante », reconnaît Chetan Jaiswal, professeur d’informatique à Quinnipiac, dans le communiqué accompagnant les résultats. « Les Américains adoptent l’IA, mais avec une profonde hésitation, pas une profonde confiance. » Seuls 3 % des sondés déclarent faire confiance à l’information générée par l’IA « presque tout le temps ». Trois pour cent.

Le détail générationnel est encore plus révélateur. La génération Z, celle qui utilise le plus ces outils au quotidien, est aussi la plus pessimiste : 81 % pensent que l’IA réduira les opportunités d’emploi, contre 66 % chez les baby-boomers. « La maîtrise de l’IA et l’optimisme évoluent dans des directions opposées », analyse Tamilla Triantoro, professeure en analyse de données à Quinnipiac.

Ce n’est pas un phénomène isolé. En Europe, l’Eurobaromètre de février 2026 mesurait déjà que 61 % des citoyens de l’Union européenne considèrent l’IA comme une menace pour l’emploi, un bond de 9 points en deux ans. Des deux côtés de l’Atlantique, la courbe de l’adoption monte pendant que celle de la confiance stagne ou descend.

55 % pensent que l’IA fera plus de mal que de bien

Le verdict est sans appel : plus d’un Américain sur deux (55 %) estime que l’IA fera davantage de tort que de bien dans sa vie quotidienne. En avril 2025, ils n’étaient que 44 %. En un an, le camp des sceptiques a grossi de 11 points, celui des optimistes a perdu 4 points.

Côté éducation, le bilan est encore plus sombre : 64 % pensent que l’IA nuira à l’enseignement. Seul le secteur de la santé divise encore, avec un quasi-partage (45 % « plus de mal » contre 43 % « plus de bien »). Sauf que, même quand on leur dit qu’une IA est prouvée plus précise qu’un humain pour lire un scanner médical, 81 % des sondés veulent quand même un médecin dans la boucle. La confiance ne se décrète pas.

L’excitation, elle, est aux abonnés absents. Seulement 6 % des Américains se disent « très enthousiastes » face à l’IA. À l’inverse, 80 % se déclarent préoccupés, dont 38 % « très préoccupés ». Et la moitié des sondés trouvent que le rythme de développement va plus vite que ce qu’ils avaient anticipé.

Le spectre du chômage hante toutes les générations

70 % des Américains pensent que l’IA réduira le nombre d’emplois disponibles. Ils étaient 56 % il y a un an. La hausse est brutale, et elle touche aussi bien les cols blancs (71 %) que les cols bleus (73 %). Les chiffres ne viennent pas de nulle part : selon le cabinet Revelio Labs, les offres d’emploi pour débutants aux États-Unis ont chuté de 35 % depuis janvier 2023, et l’IA figure parmi les causes principales, rapporte CNBC.

Le patron d’Anthropic, Dario Amodei, a lui-même prévenu en janvier 2026 que l’IA provoquerait des perturbations « inhabituellement douloureuses » sur le marché du travail. Amazon a supprimé 16 000 postes de management en les remplaçant par des processus automatisés, selon Bloomberg. Les exemples concrets alimentent un sentiment diffus : l’IA ne menace pas « les emplois en général », elle grignote des postes réels, dans des entreprises connues.

Paradoxe dans le paradoxe : parmi les Américains en emploi, seuls 30 % craignent que l’IA rende leur propre poste obsolète. Tout le monde voit le tsunami, mais chacun pense que la vague s’arrêtera juste avant ses pieds. « Les gens sont plus enclins à prédire un marché plus dur qu’à se voir du mauvais côté de cette disruption », observe Triantoro.

Les Américains veulent des règles, mais personne ne bouge

Deux tiers des sondés estiment que les entreprises ne sont pas assez transparentes sur leur utilisation de l’IA. La même proportion juge que le gouvernement n’en fait pas assez pour réguler la technologie. Ce double mécontentement survient alors que l’administration Trump a publié mi-mars un cadre réglementaire qualifié de « léger » par TechCrunch, qui cherche à limiter les réglementations au niveau des États.

Les data centers d’IA cristallisent une opposition concrète : 65 % des Américains refusent qu’un centre de données soit construit dans leur commune, citant la consommation d’électricité et d’eau. Le rejet n’est pas abstrait. Il touche des projets réels, dans des communautés qui voient les factures d’énergie grimper pendant que des hangars climatisés tournent jour et nuit.

Le sondage Quinnipiac met au jour une population coincée entre deux forces : d’un côté, la commodité d’outils qui font gagner du temps ; de l’autre, le sentiment de n’avoir aucun contrôle sur une technologie qui avance sans demander la permission. « Les Américains ne rejettent pas l’IA, mais ils envoient un avertissement », résume Triantoro. « Trop d’incertitude, trop peu de confiance, trop peu de régulation, et trop de peur pour les emplois. » La prochaine édition du sondage est prévue en octobre 2026, après un été qui s’annonce chargé en annonces de nouveaux modèles et en premiers effets de la vague de suppressions de postes. D’ici là, les Américains continueront probablement à utiliser ChatGPT le matin et à s’en plaindre le soir.