Quatre ans de travail sur les dialogues, les quêtes, les noms d’objets. Un jeu nommé au Game of the Year 2025. Et un matin de mars, une réunion de dix minutes pour apprendre que tout ça ne vaut plus rien.

Max Hejtmánek, traducteur tchèque-anglais chez Warhorse Studios, le studio derrière Kingdom Come: Deliverance 2, affirme avoir été licencié le 27 mars 2026 sans le moindre avertissement. La raison invoquée par sa direction : son poste est devenu « obsolète ». L’intelligence artificielle s’occupera désormais de toutes les traductions du studio. Fin de la discussion.

« Je pensais naïvement que mon travail avait de la valeur »

Hejtmánek a partagé son témoignage sur le subreddit r/kingdomcome, où les modérateurs ont confirmé son identité. Son profil LinkedIn, mis à jour depuis, indique qu’il ne travaille plus chez Warhorse Studios depuis mars 2026.

Le traducteur raconte avoir été convoqué en fin de journée, « complètement ignorant de ce qui m’attendait ». On lui a expliqué que le studio souhaitait « rendre l’entreprise plus efficace » et « économiser sur les finances ». À compter du mois suivant, l’IA prendrait le relais pour l’ensemble de la localisation.

Ce qui rend le coup particulièrement brutal, c’est que Hejtmánek n’était pas un sous-traitant occasionnel. Depuis 2022, il traduisait et éditait les dialogues, les journaux de quêtes, les descriptions d’objets et les supports marketing de Kingdom Come: Deliverance 2. Le jeu a reçu des nominations aux Game Awards 2025 dans les catégories meilleur récit, meilleur RPG et jeu de l’année. La qualité de l’écriture anglaise faisait partie intégrante de cette reconnaissance.

« J’ai le sentiment d’avoir été trahi par la direction d’une entreprise à laquelle je tenais énormément depuis presque quatre ans », écrit-il. « Le cœur brisé de ne plus voir mes amis et collègues au bureau chaque jour. »

Un studio dont le patron défend ouvertement l’IA

Le licenciement ne tombe pas du ciel. Daniel Vávra, cofondateur de Warhorse Studios, affiche depuis plusieurs mois un enthousiasme assumé pour l’intelligence artificielle générative. Quelques jours avant le renvoi de Hejtmánek, Vávra publiait sur X un message de soutien à la technologie DLSS 5 de Nvidia, un système qui utilise l’IA pour générer des images de jeu. « Ce n’est qu’un début un peu étrange », écrivait-il. « Les opposants ne pourront pas arrêter ça. »

Contacté par Kotaku, Polygon et Eurogamer, Warhorse Studios a refusé de commenter la situation individuelle de Hejtmánek. Le studio s’est contenté d’une déclaration laconique : « Warhorse Studios a toujours été un studio fondé sur le talent, et nous accordons une grande valeur aux personnes qui façonnent notre travail. Par respect pour la vie privée et la dignité de nos collègues actuels et passés, nous ne commenterons pas les situations individuelles publiquement. »

Un non-démenti qui ne contredit rien de ce que le traducteur avance. Hejtmánek précise qu’il reste au moins un autre localisateur en interne, « pour le moment ».

La localisation gaming, un secteur à 1,5 milliard qui bascule

Le cas Warhorse n’est pas isolé. Le marché de la localisation de jeux vidéo pèse environ 1,5 milliard de dollars en 2026, selon les estimations de Business Research Insights. Et l’IA y progresse à une vitesse qui inquiète les professionnels du secteur. D’après les données compilées par WiFi Talents, les outils d’IA automatisent déjà près de 80 % du travail de localisation brut dans certains studios.

La promesse est simple sur le papier : traduire plus vite, dans plus de langues, pour moins cher. Mais les traducteurs de jeux vidéo ne font pas que convertir des mots d’une langue à l’autre. Ils adaptent l’humour, le registre, les références culturelles. Un jeu médiéval tchèque comme Kingdom Come: Deliverance, avec son vocabulaire archaïque et ses tournures spécifiques, pose des défis que les modèles de langage peinent à relever sans supervision humaine.

WebProNews note que les studios les plus avancés adoptent un modèle hybride, où l’IA produit un premier jet que des humains révisent. Mais Warhorse semble avoir choisi l’option la plus radicale : remplacer purement et simplement le traducteur humain. « J’ai toujours été fermement et vocalement opposé à l’utilisation de l’IA pour la traduction », précise Hejtmánek. « Mais jamais au point de penser que ça me coûterait mon emploi. »

Crimson Desert, même semaine, même problème

Le timing de ce licenciement est remarquable. Quelques jours plus tôt, Pearl Abyss, le studio coréen derrière Crimson Desert, devait admettre publiquement que le jeu contenait des illustrations générées par intelligence artificielle, non déclarées aux joueurs. Des mains à six doigts et des visages déformés dans les tableaux décoratifs du jeu avaient mis la puce à l’oreille de la communauté. Le studio a depuis lancé un audit complet de tous ses assets graphiques et remplacé les images incriminées.

Ces deux affaires, à quelques jours d’intervalle, dessinent un schéma clair. L’industrie du jeu vidéo intègre l’IA générative dans ses processus de production, souvent en douce, parfois en virant les humains qu’elle remplace. Et quand les joueurs ou les employés s’en aperçoivent, la réaction est systématiquement hostile.

Un sondage mené par GDC auprès de plus de 3 000 développeurs de jeux révélait en 2025 que seuls 7 % d’entre eux avaient une vision positive de l’IA générative dans l’industrie. Ce chiffre n’a pas bougé depuis.

Un joueur résume : « Vous préparez l’échec de votre prochain jeu »

Sur Reddit, la communauté Kingdom Come a massivement soutenu Hejtmánek tout en respectant sa demande de ne pas « review-bomber » les jeux Warhorse sur Steam. « Je ne veux pas récupérer mon poste ni lancer de procédure juridique », écrit-il. « Mais je ne resterai pas silencieux sur ce que j’ai vécu. »

Les commentaires les plus partagés pointent un paradoxe : Kingdom Come: Deliverance 2 doit une partie de son succès critique à la qualité de sa localisation anglaise, précisément le travail de Hejtmánek. Remplacer ce savoir-faire par une IA pour les futurs DLC et le prochain jeu du studio revient à économiser sur l’un des éléments qui ont fait la réputation de la franchise.

« Warhorse, si vous lisez ça, vous préparez l’échec de votre prochain jeu avec des décisions comme celle-ci », résume un fan dans le fil Reddit. « Les gens n’aiment pas ce genre de pratiques. »

L’affaire rejoint une tendance plus large. En janvier 2026, un rapport interne d’un studio de taille moyenne révélait que 25 développeurs avaient été remplacés par des outils d’IA sans que les joueurs ne remarquent de différence de qualité, du moins à court terme. La question n’est plus de savoir si l’IA remplacera des postes dans le jeu vidéo. C’est déjà en cours. La question, c’est combien de temps les studios pourront maintenir la qualité qui a fait leur réputation en coupant dans les compétences humaines qui l’ont construite. Warhorse Studios, avec son prochain projet encore non annoncé, sera un test grandeur nature.