Un clone de vous, sans conscience, maintenu en vie par un tube d’alimentation. Ses organes seraient les vôtres, en parfait état, prêts à remplacer un rein défaillant ou un foie en fin de course. C’est le projet que le MIT Technology Review vient de révéler sur la startup californienne R3 Bio, après deux ans d’investigation.

L’entreprise, installée à Richmond en Californie, s’est présentée publiquement pour la première fois le 23 mars dans les colonnes de Wired, en décrivant un objectif déjà audacieux : fabriquer des « sacs d’organes » de singe, des structures biologiques complètes dépourvues de cerveau, destinées à remplacer les animaux de laboratoire. Mais les documents internes exhumés par le MIT racontent une tout autre ambition.

Le vrai plan derrière les singes de labo

Le fondateur de R3 Bio, John Schloendorn, titulaire d’un doctorat mais outsider autoproclamé de la biotech, a présenté à des investisseurs et lors de conférences privées un concept qu’il nomme « body replacement cloning », le clonage de remplacement corporel. Le principe : créer un clone humain génétiquement modifié pour ne développer qu’un minimum de structure cérébrale, juste assez pour maintenir les fonctions vitales. Un corps vivant, mais sans conscience, sans pensée, sans douleur.

L’idée s’inspire d’une pathologie réelle, l’hydranencéphalie, une malformation congénitale rare dans laquelle un enfant naît avec des hémisphères cérébraux quasi absents. Schloendorn a montré des scanners de ces enfants lors de ses présentations pour démontrer qu’un corps humain peut fonctionner sans cortex. Selon le MIT Technology Review, il a également décrit la logistique : en l’absence d’utérus artificiel viable, les premiers clones sans cerveau devraient être portés par des femmes rémunérées comme mères porteuses. Par la suite, un clone pourrait donner naissance à un autre clone.

70 000 dollars le ticket pour entendre le pitch

En septembre 2025, Schloendorn et sa cofondatrice Alice Gilman ont présenté leur vision lors d’Abundance Longevity, un événement organisé à Boston par le promoteur anti-vieillissement Peter Diamandis. Le ticket d’entrée coûtait 70 000 dollars. Devant une quarantaine de participants, le duo a détaillé sa session intitulée « Full Body Replacement » (remplacement corporel intégral), accompagnée d’une image d’aiguille de clonage projetée à l’écran. Un participant, qui a requis l’anonymat, a décrit la présentation comme une « rencontre du troisième type avec Dr Folamour ».

Les investisseurs ne sont pas des inconnus. Tim Draper, milliardaire de la Silicon Valley connu pour ses paris sur Bitcoin et SpaceX, figure parmi les financeurs. Le fonds singapourien Immortal Dragons et LongGame Ventures complètent le tableau. Boyang Wang, patron d’Immortal Dragons, a confirmé au MIT avoir investi 500 000 dollars en 2024, avant de tempérer son enthousiasme : il qualifie désormais la greffe corporelle complète de « très infaisable, pas même très scientifique ». Mais il maintient son investissement au nom de sa philosophie de paris audacieux contre le vieillissement.

La communauté scientifique entre fascination et dégoût

Les réactions des chercheurs oscillent entre curiosité théorique et rejet frontal. Jose Cibelli, de l’Université d’État du Michigan, pionnier du clonage d’embryons humains il y a vingt-cinq ans, ne mâche pas ses mots : « Ça a l’air dingue, à mon avis. Comment démontrer la sécurité quand on essaie de créer un humain anormal ? » Il estime que le projet franchit « la frontière de la fabrication d’un être humain qui n’est pas un être humain ».

George Church, professeur à Harvard et conseiller de startups dans le domaine, reconnaît que plusieurs équipes cherchent « une forme socialement acceptable » de culture d’organes. Mais il juge que faire pousser un corps entier va trop loin, puisque « il n’y a quasiment aucun scénario où l’on a besoin d’un corps complet ». Church résume la situation avec une formule tranchante : les corps humains sans cerveau sont « peu utiles, en plus d’être répugnants ».

Le débat n’est pourtant pas marginal. En 2025, deux professeurs de Stanford ont publié un éditorial dans le MIT Technology Review pour défendre le concept de « bodyoids », des corps humains non conscients qui pourraient « révolutionner la médecine ». Ils qualifiaient l’idée de « plausible, et potentiellement révolutionnaire ». La frontière entre le raisonnable et le monstrueux se déplace au rythme des publications scientifiques.

Un lien direct avec une agence fédérale américaine

Le dossier devient plus concret quand on découvre les connexions de R3 Bio avec ARPA-H, l’agence fédérale américaine d’innovation en santé. Jean Hébert, ancien professeur à l’Albert Einstein College of Medicine, aujourd’hui responsable de programme chez ARPA-H, entretenait ce qu’il qualifie de relation « très collaborative » avec Schloendorn. Le partage des rôles était limpide : Hébert travaillerait à réparer un cerveau grâce aux cellules souches, Schloendorn à fabriquer un corps sans cerveau. « C’est un match parfait, non ? Corps, cerveau », résumait Hébert dans une interview accordée avant son entrée dans l’administration fédérale. R3 Bio apparaît d’ailleurs sur le site d’ARPA-H comme partenaire potentiel du programme dirigé par Hébert.

Le clonage animal piétine, le clonage humain reste théorique

Depuis la brebis Dolly en 1996, les chercheurs ont cloné des chiens, des chats, des chameaux, des chevaux et des bovins. Mais les défauts, les malformations et les mort-nés restent fréquents, raison pour laquelle aucun clone humain n’a jamais été annoncé publiquement. Le test le plus récent de greffe corporelle complète, publié en juillet 2025, concernait des chirurgiens russes qui avaient décapité un porc avant de lui recoudre la tête. L’animal a survécu douze heures, paralysé, respirant faiblement, avant d’être euthanasié par compassion. Aucune technique ne permet encore de reconnecter une moelle épinière sectionnée.

R3 Bio affirme disposer de la technologie pour créer des « sacs d’organes » de souris, mais nie en avoir produit. Le passage au singe, puis à l’humain, reste un horizon lointain. Paul Knoepfler, biologiste spécialiste des cellules souches à l’Université de Californie à Davis, estime que le concept est « plausible » techniquement, en utilisant des cellules souches pluripotentes induites reprogrammées et de l’édition génétique pour désactiver les gènes du développement cérébral.

Plus de 100 000 personnes attendent un organe aux États-Unis

Le contexte sanitaire donne une certaine légitimité à la démarche, même si les moyens proposés horrifient. Aux États-Unis, plus de 100 000 patients figurent sur la liste d’attente pour une greffe d’organe. La pénurie chronique pousse la recherche vers des solutions radicales : organes de porcs génétiquement modifiés transplantés chez l’humain, organoïdes cultivés en laboratoire, embryons synthétiques. R3 Bio s’inscrit dans cette constellation de projets, avec une proposition qui dépasse toutes les autres en termes de controverse éthique.

L’administration Trump, qui réduit le recours à l’expérimentation animale dans les agences fédérales, offre une fenêtre de tir. La Chine a interdit l’export de primates de recherche en 2020, provoquant une pénurie aux États-Unis. L’un des sept centres fédéraux de recherche sur les primates envisage déjà sa reconversion en sanctuaire. R3 Bio se positionne sur ce vide en proposant ses structures sans cerveau comme alternative, d’abord pour les singes, puis pour les humains.

Entre déni et aveux à demi-mot

Le jour même où Wired publiait son portrait de R3 Bio, la startup envoyait au MIT Technology Review un démenti catégorique : « Toute allégation d’intention ou de conspiration pour créer des clones humains ou des humains avec des lésions cérébrales est catégoriquement fausse. » Schloendorn n’aurait « jamais fait de déclaration » sur des clones portés par des mères porteuses.

Mais les documents racontent autre chose. Une lettre de 2023 adressée aux soutiens de R3 Bio détaille une feuille de route pour le « body replacement cloning », incluant des schémas génétiques pour créer des animaux sans cerveau complet. Un message LinkedIn de Schloendorn la même année décrit son travail comme de la « recherche de faisabilité en remplacement corporel ». La cofondatrice Gilman, interrogée sur la présentation de Boston, concède que « l’équipe se réserve le droit de tenir des discussions hypothétiques futuristes ».

Anders Sandberg, transhumaniste suédois et expert en éthique des technologies futures, observe que le marché potentiel existe déjà. Beaucoup de clients de la cryogénie choisissent la conservation de la tête seule, moins coûteuse. « Il pourrait y avoir un marché pour disposer d’un corps cloné supplémentaire », note-t-il. La convergence entre clonage, longévité et milliardaires de la tech dessine un futur que la science-fiction n’osait plus imaginer.