384 canaux neuronaux, six puces de quatre millimètres carrés chacune, et un album punk sorti le 15 mars sur toutes les plateformes de streaming. Galen Buckwalter, 69 ans, tétraplégique depuis 53 ans, vient de prouver que les interfaces cerveau-machine ne servent pas qu’à restaurer la motricité. Elles peuvent aussi devenir des instruments de musique.

Un plongeon à 16 ans, six puces à 67

En 1973, un accident de plongée laisse Buckwalter paralysé du thorax jusqu’aux pieds. Psychologue de recherche, cofondateur du système de matching d’eHarmony, chanteur d’un groupe punk de Los Angeles depuis 29 ans : l’homme n’a jamais cessé d’accumuler les vies parallèles. En 2024, il se porte volontaire pour une étude du California Institute of Technology sur les interfaces cerveau-ordinateur. Les chirurgiens pratiquent une craniotomie complète pour implanter six Utah Arrays fabriqués par Blackrock Neurotech, une entreprise fondée à Salt Lake City qui équipe des patients depuis plus de vingt ans.

Chaque puce mesure quatre millimètres sur quatre et contient 64 électrodes indépendantes. Soit un total de 384 canaux capables de capter, en temps réel, l’activité de neurones individuels. Le dispositif permet à Buckwalter de contrôler un ordinateur par la pensée, et même de retrouver des sensations dans ses doigts, perdues depuis un demi-siècle.

Quand un champignon donne l’idée

Avant même son opération, Buckwalter tombe sur une vidéo virale de biosonification : des électrodes posées sur des champignons traduisent leur activité électrique en sons. « Si un champignon peut gazouiller comme ça, je veux savoir ce que mon cerveau sonne », raconte-t-il à WIRED. Dès le premier jour post-opératoire, il en parle à l’équipe de Caltech. Sean Darcy, étudiant en thèse, prend le relais. Sur son temps libre, soirs et week-ends, il développe un algorithme qui assigne une tonalité au taux de décharge de base de chaque neurone. Quand Buckwalter pense à bouger son index, la fréquence monte. Quand il relâche, elle redescend. Pensée d’un orteil, pensée d’un auriculaire : chaque mouvement imaginé produit un son distinct.

Le résultat ressemble à un clavier virtuel pilotable par l’intention. En activant un neurone au-dessus d’un certain seuil, le ton se déclenche. En le ramenant en dessous, il s’éteint. Deux tons simultanés sont possibles aujourd’hui. Au-delà, confie Buckwalter, « c’est comme essayer de se frotter la tête et de se taper le ventre en même temps ».

Un album punk composé en partie par des neurones

Le groupe s’appelle Siggy, clin d’œil à Sigmund Freud. Rien d’étonnant : trois de ses quatre membres sont psychologues ou neuropsychologues. Buckwalter chante, sa femme Deborah (docteure en neuropsychologie) joue de la basse, Ryan Howes (psychologue clinicien, auteur de The Mental Health Journal for Men) tient la guitare, et Paul Netherton frappe la batterie. Ensemble depuis 1997, ils ont écumé « à peu près tous les bars underground de Los Angeles », selon la BCI Pioneers Coalition.

Le 15 mars 2026, Siggy sort « Wirehead », dix titres dont un morceau éponyme qui intègre des sons générés directement par les signaux cérébraux de Buckwalter en laboratoire. Le titre évoque la culture cyberpunk et la fusion entre biologie et technologie, rapporte Business Insider. L’album mêle rock alternatif, textures expérimentales et questions philosophiques sur l’identité humaine à l’ère des machines.

Pas un gadget : un argument pour toute l’industrie des BCI

Buckwalter ne présente pas son projet comme une curiosité. Il pose un diagnostic sur l’ensemble du secteur des interfaces cerveau-ordinateur. « J’ai une certaine frustration avec l’approche académique des BCI », déclare-t-il à WIRED. « Les chercheurs ont leurs expériences et ne demandent pas vraiment : comment peut-on travailler avec vous pour rendre votre vie plus intéressante ? » Son argument : pour que la technologie se démocratise, il faut que les patients l’adorent, pas simplement qu’ils la tolèrent.

Le marché lui donne des raisons de pousser ce discours. Cinq entreprises se disputent la course aux BCI implantables en 2026, selon une analyse sectorielle de Biology Digital : Neuralink (Elon Musk), Synchron (approche vasculaire sans craniotomie), Paradromics (récemment autorisé par la FDA pour des essais cliniques), Precision Neuroscience et Blackrock Neurotech. La quasi-totalité concentre ses efforts sur la restauration motrice et la communication pour les patients atteints de SLA ou de lésions médullaires. L’art et la créativité restent un angle mort.

Pourtant, Buckwalter n’est pas seul. D’autres porteurs de BCI utilisent leurs implants pour créer de l’art numérique par la pensée. En 2023, une exposition à l’American Association for the Advancement of Science à Washington présentait des œuvres de Nathan Copeland, James Johnson et Jan Scheuermann, trois patients équipés de puces cérébrales. Copeland détient le record mondial de durée de port d’un implant BCI, selon WIRED.

384 canaux, et bientôt une cabine DJ dans le crâne

L’objectif de Buckwalter ne s’arrête pas à un album. Avec Darcy, ils travaillent sur des boucles rythmiques que le neuroscientifique pourrait lancer par la pensée, puis superposer des mélodies en temps réel. « On ne s’arrêtera pas tant qu’on n’aura pas atteint la Sphere », plaisante-t-il, en référence à la salle de concert géante de Las Vegas. Le concept : une cabine de DJ complète, pilotée entièrement par l’activité cérébrale.

La difficulté technique reste considérable. D’un jour à l’autre, les canaux ne captent pas forcément les mêmes neurones. « Parfois le canal 54 est notre neurone de prédilection, et le lendemain il ne répond plus du tout », explique Buckwalter. L’équipe doit alors identifier les neurones actifs ce jour-là et recalibrer le système. Malgré cette instabilité, chaque session en laboratoire procure au musicien une sensation comparable à une répétition avec son groupe. « On entre dans cet état de flow créatif. »

Ce que les puces de Blackrock changent au paysage

Les Utah Arrays de Blackrock Neurotech disposent d’un avantage que leurs concurrents n’ont pas encore : plus de vingt ans de données cliniques sur des patients implantés, rapporte Medical Design and Outsourcing. L’entreprise a obtenu l’autorisation commerciale de la FDA pour le monitoring de l’activité cérébrale sur trente jours maximum, et poursuit une demande d’autorisation pour l’implantation à long terme.

Neuralink, de son côté, a implanté son premier patient humain en 2024 et multiplie les essais depuis, mais se concentre sur le contrôle de curseur et la communication textuelle. Synchron, qui insère son dispositif par voie vasculaire sans ouvrir le crâne, cible les patients atteints de SLA. Paradromics promet 65 000 canaux avec son système Connexus, contre 384 pour Blackrock. Aucun de ces trois concurrents n’a encore publiquement exploré l’usage créatif de ses implants.

Le cas Buckwalter pose une question que l’industrie devra trancher dans les prochaines années : les BCI resteront-elles cantonnées à la réparation du corps, ou deviendront-elles des outils d’expression ? La réponse pourrait déterminer qui adopte ces dispositifs au-delà du cercle restreint des patients en situation de handicap sévère. Comme le résume l’intéressé : « Je suis tétraplégique pour le reste de mes jours. Mais pouvoir enrichir mes activités créatives et découvrir une nouvelle façon de ressentir, c’est formidable. C’est ça qui donne envie aux gens de se lever le matin. »