2 % du temps d’éveil de l’humanité. C’est, selon MrBeast lui-même, la part que YouTube dévore chaque jour dans la vie de ses 2,85 milliards d’utilisateurs mensuels. Et quand le New York Times demande à Neal Mohan, patron de la plateforme, si l’objectif est de passer à 3 %, celui-ci éclate de rire. La semaine où il donne cette interview, un jury de Los Angeles le condamne pour avoir brisé la santé mentale d’une adolescente. Bienvenue dans le paradoxe YouTube : trop gros pour qu’on le quitte, trop puissant pour qu’on le contrôle.
Le patron qui ne craint plus personne
L’entretien, publié samedi 28 mars par le New York Times Magazine, ressemble à une masterclass de communication de crise inversée. Là où un dirigeant lambda esquiverait, Mohan fanfaronne. Netflix débauche les podcasts The Breakfast Club et My Favorite Murder ? « C’est flatteur qu’ils nous voient comme le centre de la culture », réplique-t-il. Meta annonce vouloir attirer ses créateurs ? Apple prépare une offensive podcast ? Peu importe. « Les meilleurs YouTubeurs ne quitteront jamais leur maison », assène le PDG au Times.
La formule, aussi arrogante qu’elle paraisse, repose sur des chiffres que personne ne conteste. YouTube est le premier service de streaming aux États-Unis. Selon Nielsen, la plateforme captait 13,4 % de tout le temps TV américain en juillet 2025, un record absolu pour un service unique, en hausse de 53 % en deux ans. Deux milliards de personnes s’y connectent quotidiennement, d’après les chiffres communiqués par Google. Et 90 % des adolescents américains y sont présents, selon le Pew Research Center.
La cage dorée des créateurs
Mohan pousse la logique encore plus loin. Quand l’interviewer évoque les podcasts partis chez Netflix, le patron de YouTube rappelle que ces transferts ne sont jamais totaux. « Je n’ai pas rencontré de YouTubeurs qui aient complètement retiré leur contenu de YouTube. » Et d’ajouter, avec une franchise que ses avocats ont probablement relue : les autres plateformes « cèdent à ce que nos YouTubeurs savent être la bonne décision à long terme, c’est-à-dire ne jamais quitter leur maison ».
Traduction : les concurrents payent des fortunes pour des exclusivités partielles, mais le catalogue reste sur YouTube. MrBeast a beau produire Beast Games pour Amazon, c’est sa chaîne YouTube qui lui a permis d’exister. Joe Rogan diffuse ses podcasts partout, mais c’est YouTube qui génère l’essentiel de sa découvrabilité. Le mécanisme s’apparente à ce que les économistes appellent un effet de réseau asymétrique : plus un créateur grandit sur YouTube, plus il lui coûte cher d’en partir, tandis que YouTube peut se passer de n’importe lequel d’entre eux individuellement.
6 millions de dollars et un verdict historique
Trois jours avant la publication de l’interview, le 25 mars, un jury de Los Angeles rendait un verdict qui aurait pu refroidir n’importe quel autre dirigeant. Meta et YouTube ont été reconnus coupables de négligence pour avoir causé la dépression et l’anxiété d’une jeune femme qui utilisait compulsivement les réseaux sociaux depuis l’enfance, rapporte NPR. Montant des dommages : 6 millions de dollars. CNN précise que le jury a retenu la responsabilité des deux entreprises « sur tous les chefs d’accusation ».
Le procès, qualifié de « moment Big Tobacco » des réseaux sociaux par plusieurs experts cités par CNBC, pourrait créer un précédent juridique dévastateur. Plus de 5 000 plaintes similaires sont en attente devant les tribunaux fédéraux américains. YouTube a annoncé faire appel, selon CBS News, mais le signal envoyé aux familles et aux avocats est clair : un jury populaire peut désormais tenir les plateformes responsables de l’addiction qu’elles cultivent.
L’aveu involontaire du New York Times
L’ironie de l’interview réside dans ce que Mohan reconnaît sans s’en rendre compte. Interrogé sur la « post-littératie », cette tendance documentée par plusieurs études montrant que la Génération Z préfère massivement la vidéo à la lecture, le patron de YouTube botte en touche. « C’est présomptueux pour nous de dire aux gens ce qui est de haute ou basse qualité. » Quand la journaliste Lulu Garcia-Navarro lui fait remarquer que les guides pour réussir sur YouTube exploitent le « cerveau reptilien » plutôt que l’art de raconter des histoires complexes, Mohan cite Ms. Rachel et Mark Rober comme preuves du contraire.
Le problème, c’est que cette défense contredit frontalement le verdict du jury de Los Angeles. Si YouTube se contente de « refléter l’humanité » comme le prétend Mohan, pourquoi son algorithme a-t-il été jugé responsable de la destruction de la santé mentale d’une mineure ? La réponse tient en un mot : recommandation. YouTube ne se contente pas de diffuser du contenu. Son système de suggestion automatique décide, pour chaque utilisateur, de ce qui vient ensuite. Et ce système est optimisé pour maximiser le temps passé, pas le bien-être du spectateur.
La guerre du streaming que YouTube a déjà gagnée
Pendant que les procès s’accumulent, Mohan prépare l’étape suivante. YouTube a sécurisé les droits de diffusion des Oscars à partir de 2029. La plateforme diffuse déjà des matchs de NFL. L’objectif, à peine voilé dans l’interview, est de devenir le point d’entrée unique de tout ce qu’un spectateur consomme : un Short de 15 secondes, un podcast de trois heures, un match de football américain, le tout dans la même interface.
Les chiffres de revenus publicitaires confirment cette trajectoire. YouTube a généré plus de 36 milliards de dollars de revenus en 2025, selon les rapports financiers de Google. Sur le marché du streaming en direct, la plateforme détient 47 % de parts de marché, loin devant Twitch et TikTok Live. En termes de temps passé devant la télévision connectée, YouTube est passé de 7,9 % en février 2023 à 13,4 % en juillet 2025, d’après les données Nielsen du programme Gauge.
Le vrai pouvoir, c’est l’algorithme
Ce qui rend YouTube incontournable pour les créateurs tient moins à son audience brute qu’à son moteur de recommandation. Contrairement à Netflix ou Apple TV+, qui achètent du contenu fini et le proposent dans un catalogue, YouTube fabrique de la découvrabilité. Un créateur inconnu peut toucher des millions de personnes si l’algorithme décide de pousser sa vidéo. Ce pouvoir de distribution gratuite est exactement ce que les créateurs ne peuvent pas reproduire ailleurs.
Le revers de cette médaille, c’est que YouTube contrôle le robinet. Modifier les paramètres de recommandation suffit à faire chuter les revenus d’un créateur de 80 % du jour au lendemain, sans notification ni recours. Plusieurs YouTubeurs français de premier plan l’ont documenté ces dernières années. Cette dépendance absolue explique pourquoi Mohan peut affirmer, sourire aux lèvres, que personne ne partira : les créateurs ne restent pas par loyauté, ils restent parce que le coût de sortie est insoutenable.
Une domination à l’épreuve des tribunaux
Le verdict de Los Angeles ouvre un front que YouTube ne peut pas balayer d’un éclat de rire. Si les 5 000 plaintes en attente suivent le même chemin, les dommages cumulés pourraient atteindre des dizaines de milliards de dollars. L’Union européenne, de son côté, a déjà imposé des obligations de transparence algorithmique via le Digital Services Act, entré en application en 2024.
Mohan termine son interview en affirmant que YouTube est « le reflet de l’humanité ». Les tribunaux, eux, commencent à penser que cette humanité mérite d’être protégée de son propre reflet. La prochaine étape sera le recours en appel de YouTube contre le verdict californien. Si la Cour confirme, c’est toute l’industrie du streaming algorithmique qui devra repenser son modèle. En attendant, 2 milliards de personnes continuent de scroller, et les créateurs continuent de rester à la maison.