Depuis ce lundi 30 mars 2026, quiconque se présente avec des Ray-Ban Meta ou toute autre paire de lunettes connectées dans un tribunal de Philadelphie risque d’être refoulé, expulsé, voire arrêté. Le First Judicial District de Pennsylvanie a tranché : les lunettes équipées de caméras ou de micros n’ont plus leur place dans les palais de justice de la ville.
La mesure ne concerne pas que les gadgets sans ordonnance. Les modèles avec verres correcteurs sont visés au même titre. Seule échappatoire : obtenir une autorisation écrite préalable de la direction du tribunal. Toute personne surprise en train de filmer ou d’enregistrer de l’audio dans l’enceinte d’un bâtiment judiciaire s’expose à des poursuites pour outrage au tribunal, selon le porte-parole Martin O’Rourke, cité par le Philadelphia Inquirer.
7 millions de paires vendues, zéro moyen de les repérer
Le timing de cette décision n’est pas anodin. En 2025, Meta et EssilorLuxottica ont écoulé plus de 7 millions de Ray-Ban connectées, soit trois fois plus que les ventes cumulées de 2023 et 2024 réunies, selon les chiffres communiqués par CNBC lors de la publication des résultats trimestriels du groupe franco-italien. Ray-Ban et Oakley proposent désormais des modèles intégrant l’IA de Meta, avec enregistrement audio et vidéo, pour moins de 500 dollars. Les deux marques en ont fait la star de leurs campagnes du Super Bowl.
Le problème : ces lunettes ressemblent à s’y méprendre à des montures classiques. « Ces lunettes sont difficiles à détecter dans les salles d’audience, c’est pourquoi il a été décidé de les interdire dans l’ensemble du bâtiment », a expliqué Martin O’Rourke à l’Inquirer. Richard McSorely, administrateur du tribunal, a ajouté que cette mesure « renforce les protections existantes de la vie privée et contribue à réduire l’intimidation des témoins et des jurés ».
L’incident Zuckerberg qui a tout accéléré
Quelques semaines plus tôt, mi-février, une scène au tribunal de Los Angeles a cristallisé le malaise. Lors du procès historique où un jury a fini par condamner Meta et Google pour leur rôle dans l’addiction aux réseaux sociaux d’une adolescente (6 millions de dollars de dommages, selon NPR et CNN), Mark Zuckerberg et plusieurs de ses collaborateurs se sont présentés à la barre avec leurs propres lunettes connectées sur le nez.
La juge Carolyn B. Kuhl n’a pas apprécié. Elle a ordonné le retrait immédiat des lunettes et menacé de poursuites pour outrage toute personne qui les aurait utilisées pour enregistrer les débats, rapportent Forbes et Fortune. L’épisode, relayé massivement par CBS News et Fast Company, a mis en lumière un vide juridique : la plupart des tribunaux américains interdisent déjà les appareils d’enregistrement en salle d’audience, mais aucune règle ne ciblait spécifiquement des lunettes qui filment sans que personne ne s’en aperçoive.
Philadelphie rejoint une vague, pas un cas isolé
La décision de Philadelphie s’inscrit dans un mouvement qui gagne du terrain. Hawaï, le Wisconsin et la Caroline du Nord (comté de Forsyth) ont déjà interdit les lunettes connectées dans leurs enceintes judiciaires, selon The Verge. Le Colorado envisage une mesure similaire. Mais Philadelphie va plus loin que la plupart : l’interdiction ne se limite pas aux salles d’audience. Elle couvre l’intégralité des bâtiments, des couloirs aux bureaux administratifs.
Pour NBC Philadelphia, le tribunal n’a pas encore précisé comment les agents de sécurité feront concrètement le tri entre une paire de Ray-Ban Wayfarer classique et son équivalent connecté à l’entrée des portiques. C’est le paradoxe central de cette interdiction : elle punit la possession d’un objet que personne ne sait identifier à l’œil nu.
Le vrai problème : la loi court après le produit
Les lunettes intelligentes ont longtemps été une blague de la tech. Les Google Glass, lancées en 2013, ont été moquées pendant une décennie. Mais le marché a basculé. Les Ray-Ban Meta, vendues à un prix comparable à des lunettes de soleil premium, ont atteint le grand public en 2025. Elles filment en 1080p, diffusent de la musique, répondent à des questions via l’IA de Meta et passent des appels. Tout ça dans une monture que rien ne distingue d’un modèle standard à deux mètres de distance.
Apple prépare ses propres lunettes connectées pour 2027, selon Bloomberg et Tom’s Guide. Google développe Android XR. Samsung et Qualcomm travaillent sur des plateformes dédiées aux wearables IA. Le nombre de paires en circulation va exploser dans les prochaines années, et les tribunaux ne seront pas les seuls à devoir trancher.
La question dépasse largement les palais de justice. Des stades aux hôpitaux, des écoles aux bureaux de vote, chaque lieu où la captation vidéo discrète pose un problème de sécurité ou de vie privée devra décider s’il interdit un objet qu’on porte sur le nez. En France, la CNIL n’a pas encore émis de position spécifique sur les lunettes connectées, mais le RGPD encadre déjà la captation d’images dans les lieux publics et privés. Une application créée par des développeurs, surnommée « détecteur de lunettes de pervers » par certains médias, a d’ailleurs connu un succès viral début 2026 en promettant d’identifier les porteurs de Ray-Ban Meta dans la rue.
Ce qui attend les porteurs de lunettes IA
Philadelphie fixe un précédent clair : si le produit ne permet pas de garantir qu’il n’enregistre pas, il ne franchit pas la porte. Avec plus de 5 000 affaires pénales traitées chaque année dans ses tribunaux et des procès de plus en plus médiatisés, la ville considère que le risque d’intimidation l’emporte sur la gêne infligée aux porteurs de lunettes connectées.
Les téléphones et ordinateurs portables restent autorisés dans les bâtiments, mais doivent être éteints et rangés. La différence, selon l’administrateur McSorely, c’est qu’un téléphone posé sur une table se voit. Des lunettes sur un nez, non. Cette distinction pragmatique pourrait devenir le critère central des futures régulations : ce n’est pas la technologie qui pose problème, c’est son invisibilité.
D’ici à ce qu’Apple et Google rejoignent Meta sur ce marché, les tribunaux américains auront probablement généralisé l’interdiction. Le Congrès, lui, n’a pour l’instant adopté aucune loi fédérale sur le sujet. Le droit avance au rythme des incidents, pas de l’innovation.