14 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. C’est le poids de BlackRock, le plus gros gestionnaire d’actifs au monde. Quand son patron prend la parole, les marchés écoutent. Or, dans sa lettre annuelle aux investisseurs publiée cette semaine, Larry Fink n’a pas parlé de taux d’intérêt ni de crypto. Il a dit, en substance : arrêtez d’envoyer vos enfants en fac de droit. Apprenez-leur à souder.

La phrase a fait le tour des rédactions anglophones en quelques heures. Reprise par la BBC dans une interview exclusive, relayée par CNN, Business Insider et des dizaines de médias financiers, elle résume un basculement que beaucoup pressentaient sans oser le formuler aussi crûment : dans un monde où l’intelligence artificielle avale les tâches intellectuelles, ce sont les mains, pas les diplômes, qui vaudront de l’or.

Le plombier de la série télé et le banquier d’Investment Banking

Fink n’a pas choisi ses mots au hasard. Devant les caméras de la BBC, il a pointé un biais culturel profond. Depuis l’après-guerre, les sociétés occidentales martèlent le même message aux jeunes : va à l’université, décroche un poste en col blanc, idéalise la finance ou le droit. Le banquier de la série Industry est un héros. Le plombier, lui, apparaît à la télé « en surpoids, le pantalon qui tombe sous la ceinture ». Caricature, certes. Mais Fink estime que cette hiérarchie culturelle a orienté des millions de parcours professionnels vers des secteurs qui, demain, seront les premiers touchés par l’automatisation.

« On a vraiment porté un jugement sur quantité de métiers et de gens qui n’auraient probablement pas dû aller vers la banque, les médias ou le droit, et qui auraient été d’excellents travailleurs manuels », a-t-il déclaré à la BBC. Puis : « Aux États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale, on a bâti les fondations de l’éducation en disant à tous les jeunes : allez à la fac. On a probablement poussé le curseur trop loin. »

Ce que l’IA sait faire, et ce qu’elle ne sait pas

Le raisonnement de Fink repose sur une observation simple. Que fait un avocat junior ? Il ingère des milliers de pages de jurisprudence, synthétise, reformule. Que fait un consultant ? Il compile des données de marché, croise des indicateurs, produit un rapport. Que fait un développeur débutant ? Il assemble des blocs de code existants.

Or, ces trois fonctions sont exactement celles que les modèles de langage exécutent désormais en quelques secondes. D’après une étude publiée en janvier 2026 dans la Harvard Business Review, au moins un tiers des licenciements annoncés par les grandes entreprises tech citent explicitement l’IA comme motif. Reuters recense plus de 150 000 suppressions de postes tech depuis janvier, un chiffre en hausse de 40 % par rapport à la même période l’année précédente.

Pendant ce temps, personne n’a inventé le robot capable de déboucher vos canalisations à deux heures du matin. L’IA ne sait pas souder un tuyau de cuivre derrière un mur qui fuit. Elle ne sait pas câbler un tableau électrique dans un immeuble des années 1960. La réalité physique reste un rempart que ni GPT-5 ni Claude Mythos ne franchissent.

Le vrai message : pas les toilettes, les data centers

Réduire la sortie de Fink à « devenez plombier » serait passer à côté de l’essentiel. Ce que le patron de BlackRock décrit, c’est un besoin colossal d’infrastructures physiques. Pour entraîner les modèles d’IA, il faut des centres de données. Pour alimenter ces centres, il faut de l’énergie. Pour produire cette énergie, il faut des panneaux solaires, des éoliennes, des centrales nucléaires. Et pour installer tout cela, il faut des électriciens, des soudeurs, des techniciens HVAC.

Selon Bridgewater Associates, cité par Reuters, les géants de la tech (Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft) vont investir collectivement 650 milliards de dollars dans les infrastructures IA en 2026. Un chiffre vertigineux qui suppose la construction de centaines de centres de données, chacun réclamant des milliers de techniciens qualifiés.

Fink a d’ailleurs identifié le principal goulet d’étranglement de l’expansion de l’IA : ce n’est pas le manque de puces, c’est le coût de l’énergie. « Si le pétrole monte à 150 dollars le baril pendant trois ou quatre ans, on aura une récession mondiale », a-t-il averti lors de l’interview BBC. Sa solution ? Accélérer massivement le déploiement du solaire et de l’éolien, ce qui exige, là encore, des bataillons de travailleurs manuels.

Les chiffres qui donnent raison à Fink

Les données du Bureau of Labor Statistics américain confirment la tendance. Les postes d’électricien et de plombier figurent parmi les métiers à plus forte croissance projetée d’ici 2033, avec une hausse de 11 % pour les électriciens, soit presque le double de la moyenne nationale. En France, la DARES signale depuis deux ans une pénurie structurelle dans le bâtiment et les travaux publics, avec plus de 80 000 postes non pourvus chaque trimestre.

Côté salaires, le basculement est déjà visible. Aux États-Unis, un plombier expérimenté gagne en médiane 65 000 dollars par an, sans dette étudiante. Un jeune diplômé de droit, lui, commence souvent avec 150 000 dollars de prêts et un salaire de départ identique, hors les cabinets d’élite. L’OCDE a documenté ce phénomène dans son rapport 2025 sur l’éducation : le retour sur investissement d’un diplôme universitaire baisse depuis dix ans dans la plupart des pays développés, tandis que celui des formations techniques courtes augmente.

Un discours intéressé ?

Il serait naïf de prendre la parole de Fink au pied de la lettre sans considérer ses intérêts. BlackRock a participé l’an dernier au rachat d’Aligned Data Centres pour 40 milliards de dollars. Le fonds gère des participations massives dans les énergies renouvelables. Plus il y a de centres de données et de panneaux solaires à construire, plus BlackRock gagne. Dire « on a besoin de plombiers » revient aussi à dire « on a besoin d’ouvriers pour bâtir les infrastructures dans lesquelles je suis investi ».

Cela ne rend pas le constat faux. Mais cela invite à le nuancer. Le discours « l’IA va tuer les cols blancs » sert aussi à justifier des vagues de licenciements qui arrangent les bilans trimestriels. La Harvard Business Review notait en janvier que les entreprises licencient souvent « sur la promesse de l’IA plutôt que sur sa performance réelle ». Autrement dit : on vire d’abord, on automatise ensuite, parfois sans y parvenir.

Ce que l’Europe refuse encore d’entendre

Le message de Fink résonne différemment selon les continents. Aux États-Unis, le virage est déjà engagé : les inscriptions en filières techniques ont bondi de 16 % en deux ans selon le National Student Clearinghouse. En Europe, Fink est plus sévère. « Je vois beaucoup de discours et aucune action », a-t-il lâché à la BBC, pointant le retard du continent dans le déploiement du solaire et du nucléaire par rapport à la Chine.

En France, la réforme du lycée professionnel lancée en 2023 peine à inverser la tendance. Les filières manuelles restent perçues comme un choix par défaut, pas comme un tremplin. Pourtant, si Fink a raison, les bacheliers qui entrent en BTS électrotechnique cette année pourraient, dans dix ans, gagner davantage que ceux qui sortent d’école de commerce.

Le PDG de BlackRock prévoit de développer ces idées lors du Global Infrastructure Forum qui se tiendra à New York en juin. D’ici là, les inscriptions en filières professionnelles américaines devraient continuer leur progression, tandis que les cabinets d’avocats testent déjà des outils de rédaction contractuelle entièrement automatisés. La course a commencé. Reste à savoir qui, entre le diplômé et le soudeur, franchira la ligne d’arrivée en premier.