43 millions d’utilisateurs, et aucun d’entre eux ne contrôle ce qu’il voit. C’est le constat qui a poussé Jay Graber, fondatrice de Bluesky, à quitter son fauteuil de PDG pour retourner au code. Le résultat s’appelle Attie : une application autonome, propulsée par l’IA d’Anthropic, qui promet de mettre l’algorithme entre les mains des gens. Plus de boîte noire, plus de fil d’actualité imposé. Chaque utilisateur construit le sien, en langage naturel, comme s’il parlait à un assistant.
Jay Graber lâche la direction pour revenir aux fondations
L’annonce est tombée lors de la conférence Atmosphere, organisée ce week-end par l’écosystème Bluesky. C’est Graber elle-même, désormais directrice de l’innovation, qui a présenté Attie aux côtés de Paul Frazee, directeur technique de la plateforme. Le nouveau PDG par intérim, Toni Schneider (par ailleurs associé chez True Ventures, l’un des investisseurs de Bluesky), a confirmé à TechCrunch que cette application est le premier produit conçu par l’équipe de Graber depuis sa transition.
Schneider raconte que la fondatrice a réalisé, au fil des mois, que le poste de direction l’éloignait de ce qu’elle voulait faire. « Elle est une bâtisseuse et une visionnaire extraordinaire. On veut qu’elle construise, pas qu’elle gère le quotidien de l’entreprise », a-t-il résumé. Le calendrier n’est pas anodin : Bluesky venait de révéler avoir bouclé, en toute discrétion, une levée de fonds de série B de 100 millions de dollars menée par Bain Capital Crypto, clôturée en avril 2025. De 13 millions d’inscrits au moment de la série A, la plateforme en revendique 43,4 millions aujourd’hui, selon les statistiques publiques du réseau.
Un assistant IA qui fabrique votre fil à la demande
Attie n’est pas une nouvelle fonctionnalité cachée dans l’application Bluesky. C’est un produit séparé, accessible avec les mêmes identifiants que n’importe quelle app construite sur le protocole AT (abrégé « atproto »), le socle technique ouvert sur lequel repose Bluesky. Concrètement, l’utilisateur se connecte, et Attie comprend d’emblée ses centres d’intérêt, ses interactions passées et ses publications, parce que l’ensemble des données circule librement entre les applications de l’écosystème.
Ensuite, tout se passe en langage naturel. On peut demander à Attie de créer un fil personnalisé (« montre-moi uniquement les publications sur le climat venant de chercheurs »), de suggérer des contenus à repartager, ou de répondre à des questions sur sa propre activité. Sous le capot, c’est Claude, le modèle d’Anthropic, qui traite les requêtes. Aucune ligne de code requise. « Vous contrôlez et façonnez votre fil, sans avoir besoin de savoir programmer ou de comprendre comment ces fils fonctionnent techniquement », précise Schneider.
Ce que ça change par rapport à Instagram ou X
Sur les grandes plateformes, l’algorithme sert un objectif clair : maximiser le temps passé dans l’application. Meta, X et TikTok ajustent leurs fils pour pousser le contenu le plus engageant, souvent le plus polarisant, parce que c’est ce qui retient l’attention et génère des impressions publicitaires. L’utilisateur n’a aucune prise réelle sur ce mécanisme. Il peut masquer un post, bloquer un compte, mais la logique globale lui échappe.
Attie prend le contre-pied. « L’IA devrait servir les gens, pas les plateformes », a déclaré Graber lors de sa présentation. « Un protocole ouvert met ce pouvoir directement entre les mains des utilisateurs. » La différence fondamentale tient au protocole AT lui-même : les données ne sont pas enfermées dans un silo propriétaire. Si demain un développeur construit une alternative à Attie, il peut accéder aux mêmes informations, aux mêmes flux. Le verrouillage qui caractérise Facebook (vous ne pouvez pas emporter vos amis et vos posts ailleurs) n’existe pas dans cette architecture.
Pour mesurer l’écart, il suffit de comparer les chiffres. Instagram compte plus de deux milliards d’utilisateurs mensuels. X en revendique environ 600 millions. Bluesky, avec ses 43 millions, reste un acteur marginal en volume. Mais la croissance est rapide : la base a plus que triplé depuis la série A, portée par les vagues de départs de X après les controverses liées à Elon Musk et par la fatigue croissante face aux algorithmes opaques. La question n’est plus seulement « combien d’utilisateurs ? » mais « quel modèle finira par s’imposer ? ».
Le pari d’un écosystème ouvert, sans crypto
Schneider, ancien PDG d’Automattic (la maison mère de WordPress.com), voit dans l’Atmosphere (le nom donné à l’ensemble des apps sur atproto) un parallèle direct avec l’écosystème WordPress. « Au centre, il y a un système totalement ouvert, et n’importe qui peut y participer. Avec WordPress, ça s’est transformé en un écosystème générant plus de 10 milliards de dollars par an, tout en restant décentralisé. C’est ce que nous espérons pour l’Atmosphere. »
Le modèle économique reste flou. L’équipe n’a pas encore décidé si Attie sera payante. Parmi les pistes évoquées : des abonnements et des services d’hébergement pour ceux qui veulent gérer leur propre communauté sur le protocole. Aucun calendrier n’a été avancé. La priorité affichée est de prouver l’utilité du produit auprès des premiers testeurs (les participants de la conférence Atmosphere) avant d’envisager la monétisation.
Un point a été clarifié sans ambiguïté : pas de crypto. Malgré la présence de Bain Capital Crypto parmi les investisseurs, et d’autres fonds proches du secteur, Schneider a assuré à TechCrunch qu’aucune intégration blockchain n’est prévue. « Ce sont des investisseurs attirés par la décentralisation. Le social décentralisé leur parle, c’est pour ça qu’ils investissent. » Plusieurs utilisateurs de Bluesky s’étaient inquiétés de voir la plateforme envahie par les arnaques crypto ou transformée en outil de paiement.
Vibe-coder ses propres apps sociales
La feuille de route va au-delà des fils personnalisés. Attie doit permettre, à terme, de construire des outils pour d’autres utilisateurs et, plus ambitieux encore, de « vibe-coder » ses propres applications sociales. C’est l’exact opposé de ce que font les plateformes dominantes, comme on l’expliquait dans notre enquête sur la dégradation du fil Facebook. Le terme, emprunté au jargon des développeurs assistés par IA, désigne le fait de créer un logiciel fonctionnel en décrivant simplement ce qu’on veut, sans toucher une ligne de code. L’idée : un utilisateur non technique pourrait concevoir, par exemple, un réseau social de niche dédié aux photographes animaliers, fonctionnant sur atproto et interopérable avec Bluesky.
C’est un pari risqué. Aucune plateforme sociale n’a réussi, à ce jour, à transformer ses utilisateurs en créateurs d’applications viables. Mastodon, l’autre réseau décentralisé (construit sur le protocole ActivityPub), a montré qu’un système ouvert pouvait attirer des millions de comptes, mais aussi que la fragmentation et la complexité technique rebutaient le grand public. Si Attie parvient à rendre la création d’outils aussi simple qu’une conversation avec un chatbot, Bluesky pourrait franchir un palier que Mastodon n’a jamais atteint.
La vraie bataille se joue sur la monétisation
Avec 100 millions de dollars en banque, Bluesky dispose de trois ans de trésorerie, selon Schneider. Le temps de résoudre les deux défis majeurs : ajouter des contrôles de confidentialité robustes au protocole et trouver un moyen de générer des revenus. La plateforme ne diffuse aucune publicité et ne vend aucune donnée. Sur ce terrain, elle se distingue radicalement de X (qui monétise par la publicité et les abonnements Premium) et de Meta (publicité ciblée à grande échelle).
Mais l’histoire des réseaux sociaux alternatifs est parsemée de projets idéalistes qui n’ont jamais résolu l’équation financière. Ello, Diaspora, Google+ : tous promettaient un modèle différent. Aucun n’a survécu au-delà de sa phase de curiosité médiatique. Bluesky mise sur l’écosystème pour créer de la valeur autour du protocole plutôt que sur la plateforme elle-même. Attie est le premier test concret de cette stratégie. Les testeurs d’Atmosphere donneront, dans les prochaines semaines, la première réponse à la question qui hante tous les réseaux décentralisés : est-ce que les gens veulent vraiment contrôler leur algorithme, ou préfèrent-ils qu’on s’en occupe pour eux ?