« Looks like DOGE is making progress. » Le 3 février 2025, Mark Zuckerberg envoyait ce message à Elon Musk. Pas un communiqué officiel, pas une déclaration publique : un texto privé entre les deux hommes les plus puissants de la tech américaine. Dix-huit mois après s’être menacés d’un combat en cage, les voilà alliés dans l’ombre. Les documents judiciaires publiés vendredi dans le cadre du procès Musk contre OpenAI lèvent le voile sur une relation bien plus trouble qu’une simple réconciliation.

Le texto qui change tout

Le message de Zuckerberg va plus loin qu’un simple encouragement. « I’ve got our teams on alert to take down content doxxing or threatening the people on your team. Let me know if there’s anything else I can do to help », écrit le patron de Meta. Traduction : les équipes de modération de Facebook, Instagram et Threads sont mobilisées pour protéger les employés du DOGE, l’organe de réduction des dépenses fédérales piloté par Musk sous l’administration Trump.

La date n’est pas anodine. Le 3 février 2025, c’est aussi le jour où un procureur fédéral américain promet publiquement de défendre les salariés du DOGE contre les « critiques hostiles ». Quelques semaines plus tôt, Zuckerberg avait annoncé le virage de Meta vers la « libre expression », supprimant ses partenaires de vérification des faits sur Facebook et Instagram. Le contexte aide à comprendre la portée du geste : le PDG du plus grand réseau social au monde offre les ressources de modération de sa plateforme au service d’une initiative gouvernementale controversée.

Du cage fight à la coalition secrète

En juin 2023, les deux milliardaires se défiaient publiquement. Musk proposait un combat en cage à Zuckerberg sur X. Le patron de Meta acceptait. L’affrontement n’a jamais eu lieu, mais la tension symbolisait une rivalité profonde entre deux visions de la tech : le réseau social de masse contre la plateforme libertarienne.

Moins de deux ans plus tard, le ton est radicalement différent. Musk répond au texto de Zuckerberg par un emoji cœur, puis enchaîne sur un tout autre sujet : « Are you open to the idea of bidding on OpenAI with me and some others? » La proposition est directe. Musk cherche à constituer une coalition de milliardaires pour racheter OpenAI, l’entreprise qu’il a cofondée avec Sam Altman en 2015 et qu’il accuse désormais d’avoir trahi sa mission non lucrative.

Zuckerberg suggère d’en discuter par téléphone. D’après des documents déjà rendus publics par CNBC en août 2025, Meta a bien reçu une lettre d’intention de la part de Musk et xAI pour rejoindre le consortium. Mais Zuckerberg n’a jamais signé. L’offre de rachat, évaluée à 97,4 milliards de dollars selon les pièces du dossier, n’a pas abouti.

Le procès qui dévoile les coulisses

Ces échanges ne seraient jamais devenus publics sans le procès Musk contre OpenAI, actuellement examiné par un tribunal fédéral de Californie du Nord. Musk y accuse Altman et OpenAI de rupture de contrat, arguant que la transformation de l’association en entreprise à but lucratif trahit l’accord initial. En face, OpenAI a déposé des contre-accusations, qualifiant l’offre de rachat de Musk d’ « offre bidon » destinée à nuire aux affaires de la société.

Les textos avec Zuckerberg ont été versés au dossier par les avocats d’OpenAI, qui les jugent pertinents pour démontrer les manœuvres de Musk. Celui-ci n’est pas du même avis. Dans un mémoire déposé le même jour, ses avocats demandent que ces messages soient exclus du procès. « Les relations personnelles de Musk, y compris avec d’autres personnalités de premier plan, sont tangentielles et préjudiciables », plaident-ils, en accusant OpenAI de vouloir « attiser les sentiments négatifs envers Musk en raison de son association avec Zuckerberg ».

Le même mémoire s’insurge contre les questions des avocats d’Altman sur la consommation présumée de kétamine de Musk et sa présence au festival Burning Man. Un juge a statué mi-mars que des « questions limitées » sur Burning Man étaient recevables, selon Bloomberg, mais pas celles sur la kétamine.

Ce que ces textos révèlent sur la Silicon Valley post-2024

Au-delà de l’anecdote, la conversation du 3 février 2025 illustre un basculement dans les rapports de force de la tech américaine. Trois dynamiques sont à l’œuvre.

D’abord, le rapprochement avec le pouvoir politique. Début 2025, les deux rivaux historiques courtisent la même administration. Musk dirige le DOGE, Zuckerberg supprime les garde-fous de modération et offre son aide. Selon TechCrunch, les textos ont été envoyés à la même période que l’interview de Zuckerberg chez Joe Rogan, où il déplorait que l’Amérique des entreprises soit devenue « émasculée ».

Ensuite, la guerre pour le contrôle d’OpenAI. L’offre de rachat à 97,4 milliards, soutenue par un consortium qui incluait xAI, visait à empêcher la conversion d’OpenAI en entreprise à but lucratif. Cette conversion est depuis devenue réalité : OpenAI a bouclé la plus grande levée de fonds de l’histoire tech, 100 milliards de dollars, selon nos précédents articles. Musk a perdu cette bataille, mais le procès continue.

Enfin, l’instrumentalisation judiciaire. Le procès Musk contre OpenAI est devenu un aspirateur à documents confidentiels. Chaque camp utilise les pièces versées pour nuire à l’image de l’autre : textos privés d’un côté, questions sur les habitudes personnelles de l’autre. Un juge californien doit désormais trancher sur ce qui relève de la preuve et ce qui relève du spectacle.

Meta, le géant silencieux du dossier

Le rôle de Meta dans cette affaire mérite qu’on s’y attarde. L’entreprise dépense des dizaines de milliards par an dans l’IA, propose des packages de rémunération dépassant les 100 millions de dollars pour débaucher les meilleurs chercheurs, y compris chez OpenAI, selon les documents du procès rapportés par CNBC. Meta a tenté de faire valoir que les demandes de documents d’OpenAI étaient « excessivement contraignantes » et que les échanges pertinents devaient être obtenus directement auprès de Musk et xAI.

Un porte-parole de Meta a refusé de commenter les textos. Le silence est éloquent : ni démenti, ni confirmation. L’entreprise préfère rester en dehors d’un procès qui ne la concerne pas directement, tout en sachant que ses liens avec les deux camps sont désormais documentés.

Un procès, deux narratifs, zéro gagnant pour l’instant

Le procès Musk contre OpenAI, prévu au fond cette année devant le tribunal fédéral de Californie du Nord, promet de nouvelles révélations. Les avocats d’OpenAI ont demandé des subpoenas à Meta pour obtenir l’intégralité des communications entre Zuckerberg et Musk. D’autres documents pourraient émerger.

La question centrale dépasse largement les personnalités : qui contrôle l’avenir de l’intelligence artificielle ? Un milliardaire qui attaque en justice pour reprendre ce qu’il a cofondé, ou une entreprise qui s’est convertie au profit après avoir promis de servir l’humanité ? Entre les deux, un troisième géant, Meta, qui investit massivement dans l’IA ouverte tout en entretenant des relations discrètes avec chaque camp.

Le procès reprend ses audiences préparatoires en avril. Les textos de février 2025 ne sont sans doute que les premiers d’une longue série de documents embarrassants pour tout le monde.