Onze cofondateurs en 2023. Zéro en mars 2026. Ross Nordeen, décrit comme le bras droit opérationnel d’Elon Musk chez xAI, a quitté l’entreprise vendredi, selon Business Insider. Avec lui s’achève une hémorragie sans précédent : la totalité de l’équipe fondatrice d’une startup valorisée 250 milliards de dollars a vidé les lieux en moins de trois mois.
La dernière vague : huit départs depuis janvier
Le décompte donne le vertige. Manuel Kroiss, responsable du pré-entraînement des modèles d’IA et dernier chercheur historique encore en poste, a annoncé son départ en début de semaine. Nordeen l’a suivi 48 heures plus tard. Avant eux, Guodong Zhang et Zihang Dai avaient claqué la porte mi-mars. Tony Wu, pilier de l’équipe raisonnement, avait démissionné le 10 février. Jimmy Ba, co-auteur du papier Adam (plus de 95 000 citations, le plus cité de l’histoire de l’IA), était parti dans les 24 heures suivantes. Igor Babuschkin, ancien de DeepMind, Kyle Kosic, Christian Szegedy (ex-Google), Toby Pohlen, Greg Yang : tous partis.
Ce ne sont pas des employés ordinaires. L’équipe réunissait des chercheurs passés par Google DeepMind, Microsoft Research et OpenAI. Le genre de profils que Meta, selon des sources rapportées par The Next Web, est prêt à rémunérer jusqu’à 300 millions de dollars sur quatre ans pour les garder. Le marché du talent IA en 2026 est le plus compétitif que la tech ait connu, et xAI vient de libérer onze de ses meilleurs éléments d’un coup.
250 milliards de valorisation, zéro équipe fondatrice
Le paradoxe est saisissant. Le 2 février, SpaceX a racheté xAI dans une opération entièrement en actions valorisant l’ensemble SpaceX à 1 000 milliards et xAI à 250 milliards, soit 1 250 milliards combinés. C’est la plus grande fusion jamais enregistrée par sa valorisation totale, rapporte CNBC. Le deal regroupe SpaceX, xAI et X (ex-Twitter) sous un même toit, avec en ligne de mire une introduction en Bourse de SpaceX au second semestre 2026, potentiellement à 1 750 milliards de dollars.
Quelques semaines avant cette fusion, en janvier, Tesla avait investi 2 milliards de dollars dans xAI lors d’un tour de table Series E. Des actionnaires de Tesla poursuivent désormais Musk pour manquement au devoir fiduciaire, estimant que leur PDG a orienté leur argent vers sa propre startup privée, selon Fortune. L’investissement est d’autant plus délicat que Musk a lui-même reconnu, le 13 mars, que les outils de code d’xAI ne rivalisaient pas avec Claude Code d’Anthropic ni avec Codex d’OpenAI.
« Pas bien construit la première fois »
La phrase est venue de Musk lui-même, sur X. « xAI was not built right first time around, so is being rebuilt from the foundations up. » Traduit : on reprend tout à zéro. Un aveu rare de la part d’un dirigeant dont l’entreprise vient d’être valorisée un quart de billion de dollars.
Les conséquences sont déjà visibles. « Macrohard », le projet phare d’xAI qui visait à créer un agent IA capable de remplacer n’importe quel employé de bureau, a été mis en pause après le départ de Toby Pohlen, nommé à sa tête quelques semaines seulement avant de quitter l’entreprise, rapporte Business Insider. Grok Imagine, l’outil de génération d’images qui avait provoqué des enquêtes réglementaires en Inde et en Europe après avoir permis la création massive de deepfakes, a vu ses équipes réduites. Des dizaines d’ingénieurs supplémentaires ont quitté le navire ces dernières semaines.
Le modèle Musk fonctionne-t-il en recherche IA ?
Chez SpaceX, la méthode Musk produit des résultats spectaculaires. Itérations rapides, tolérance au risque, cadences infernales : la recette a permis de construire des fusées réutilisables que personne ne croyait possibles. Chez Tesla, la même approche a transformé le marché automobile. Mais la recherche en intelligence artificielle obéit à d’autres règles.
Les chercheurs IA de calibre mondial ont des alternatives. Beaucoup. OpenAI, Google DeepMind, Anthropic et Meta recrutent à des niveaux de rémunération historiques. Un chercheur mécontent chez xAI ne se bat pas pour garder son poste : il choisit parmi dix offres. La dynamique est radicalement différente de celle d’une usine de fusées où les ingénieurs acceptent des cadences extrêmes parce que le projet n’existe nulle part ailleurs.
Le précédent Twitter renforce cette lecture. Après le rachat de 2022, la plateforme avait perdu environ 80 % de ses effectifs et la quasi-totalité de ses cadres dirigeants, rappelle The Next Web. Le schéma se reproduit : restructuration brutale, départs en cascade, reconstruction annoncée. La différence, c’est que Twitter vendait de la publicité. xAI vend de l’intelligence, et l’intelligence a des jambes.
200 000 GPU et personne pour les piloter
xAI conserve des atouts considérables. Le supercalculateur Colossus, équipé de plus de 200 000 GPU NVIDIA H100, reste l’un des plus grands clusters d’entraînement IA de la planète. La distribution via X et ses centaines de millions d’utilisateurs offre un canal que la plupart des startups IA ne peuvent qu’envier. Et l’adossement à SpaceX garantit un accès au capital et à l’infrastructure que peu de concurrents peuvent égaler.
Mais l’infrastructure ne fait pas la recherche. OpenAI compte environ 900 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires pour ChatGPT. Grok, malgré son exposition sur X, reste un acteur marginal en termes de parts de marché face à ChatGPT, Gemini et Claude. Sans équipe de recherche de premier plan, les GPU tournent, mais les modèles stagnent.
Musk recrute déjà. Deux cadres de Cursor, Andrew Milich et Jason Ginsberg, ont rejoint xAI récemment, rapporte The Information via Fortune. Le marché des outils de code IA, estimé à 7,65 milliards de dollars en 2025, devrait atteindre 22,2 milliards en 2030. C’est le terrain sur lequel xAI veut revenir en force, après avoir admis son retard.
Ce que le départ des onze révèle
L’histoire d’xAI est celle d’un paradoxe fondamental de la course à l’IA. L’argent et les GPU ne suffisent pas. Les meilleurs chercheurs du monde ne restent pas dans une entreprise qui se restructure tous les deux mois, quelle que soit la valorisation affichée. Où les onze cofondateurs atterriront dira beaucoup sur l’avenir de l’industrie : si trois ou quatre rejoignent le même concurrent, la balance des pouvoirs pourrait basculer. En attendant, Musk épluche les candidatures recalées des années précédentes. « De nombreuses personnes talentueuses se sont vu refuser une offre ou même un entretien chez xAI. Mes excuses », a-t-il écrit sur X. La reconstruction a commencé, mais le chronomètre tourne : l’IPO de SpaceX n’attendra pas.