650 euros la PS5, cartes SD en rupture, prix de la mémoire flash multipliés par trois en six mois. Le 27 mars 2026 restera dans les annales de Sony comme un vendredi noir : le même jour, le constructeur japonais a suspendu la vente de la quasi-totalité de ses cartes mémoire et augmenté le prix de ses consoles PlayStation de 100 à 150 dollars selon les modèles. La cause est la même pour les deux annonces : les centres de données qui entraînent des modèles d’intelligence artificielle aspirent la totalité de la production mondiale de puces mémoire, et il n’en reste plus assez pour fabriquer vos cartes SD.

Cartes SD, CFexpress : Sony coupe presque tout

Le communiqué, publié sur le site de Sony Japon, tient en quelques lignes. « En raison de la pénurie mondiale de semi-conducteurs (mémoire) et d’autres facteurs, l’offre ne sera pas en mesure de répondre à la demande pour les cartes CFexpress et SD pour une durée indéterminée. » Traduction concrète : plus aucune commande acceptée, ni auprès des revendeurs agréés ni via la boutique en ligne Sony, à compter du 27 mars 2026.

La liste des produits touchés couvre l’intégralité de la gamme. Les cartes CFexpress Type A (de 240 Go à 1 920 Go), les CFexpress Type B (240 et 480 Go), la série TOUGH haut de gamme (64 à 256 Go), les cartes SD classiques V60 (128 à 512 Go) et même les modèles d’entrée V30 (64 et 128 Go), rapporte PetaPixel. Seule une carte CFexpress Type B de 960 Go et la série SF-UZ de cartes UHS-I bas de gamme restent en production, cette dernière étant déjà discontinuée sur le marché américain, selon B&H Photo.

Sony promet de réévaluer la situation « en surveillant l’approvisionnement », sans donner la moindre date de reprise. C’est le premier fabricant du secteur photo à suspendre ainsi sa production de cartes mémoire. D’après Digital Camera World, les autres acteurs du marché pourraient suivre.

La PS5 passe à 650 euros, la Pro frôle les 900

Le même jour, PlayStation a publié une grille tarifaire qui pique les yeux. En Europe, la PS5 avec lecteur passe à 649,99 euros, l’édition numérique à 599,99 euros et la PS5 Pro grimpe à 899,99 euros. Aux États-Unis, la hausse atteint 100 dollars sur les deux modèles standard et 150 dollars sur la Pro. Au Japon, la PS5 franchit la barre symbolique des 97 980 yens. Les nouveaux tarifs entrent en vigueur le 2 avril 2026.

C’est la deuxième augmentation mondiale en moins d’un an. Sony avait déjà relevé ses prix en août 2025, invoquant l’inflation et les tarifs douaniers américains, rappelle CNBC. Cette fois, le constructeur parle de « pressions persistantes dans le paysage économique mondial », mais les analystes sont plus directs. « Les hausses étaient inévitables vu l’envolée des prix de la mémoire », a déclaré Piers Harding-Rolls, directeur de recherche jeux chez Ampere Analysis, à CNBC. « Sony avait probablement des protections tarifaires sur ses composants pour une durée limitée, et elles ont expiré. »

Pourquoi l’IA dévore toute la mémoire du monde

Pour comprendre ce double coup dur, il faut suivre la chaîne d’approvisionnement jusqu’aux usines de NAND flash et de DRAM. Ces puces mémoire servent aussi bien à fabriquer des cartes SD qu’à stocker les pétaoctets de données brassées par les modèles d’IA. Le problème : les data centers de Google, Meta, Microsoft et consorts achètent des volumes colossaux de mémoire haute bande passante (HBM) et de SSD pour entraîner et faire tourner leurs modèles. Et la capacité de production est finie.

Les chiffres donnent le vertige. D’après TrendForce, les prix contractuels de la NAND flash ont bondi de 55 à 60 % d’un trimestre à l’autre au début 2026. Le coût des wafers a grimpé de 25 % rien qu’en février, selon PhotoWorkout. Résultat visible en boutique : une carte SanDisk Extreme Pro 128 Go qui coûtait environ 30 dollars fin 2025 dépasse aujourd’hui les 50 dollars.

Lors de ses résultats du deuxième trimestre, Micron a pulvérisé les attentes de Wall Street. Son PDG Sanjay Mehrotra a confirmé que « les clients clés n’obtiennent que la moitié à deux tiers de la mémoire qu’ils demandent ». L’entreprise a même signé son premier contrat stratégique sur cinq ans avec un client, une durée jamais vue dans une industrie habituée aux accords annuels, rapporte CNBC. Samsung discute désormais de contrats de trois à cinq ans. Le président du groupe SK, Chey Tae-won, a déclaré que la pénurie « pourrait s’étirer jusqu’à la fin de la décennie ».

L’hélium, l’autre pénurie que personne n’avait prévue

Comme si l’appétit de l’IA ne suffisait pas, une deuxième crise vient aggraver la situation. La guerre en Iran a mis hors service l’une des principales sources d’hélium de la planète, un gaz essentiel à la fabrication des puces. Un tiers de la production mondiale est désormais coupé, rapportent Reuters et le New York Times. Les fabricants de semi-conducteurs utilisent l’hélium ultra-pur comme gaz de refroidissement et de purge dans leurs lignes de production les plus avancées.

The Verge note que Sony cite explicitement « d’autres facteurs » aux côtés de la pénurie de mémoire, une allusion probable à cette crise de l’hélium qui touche l’ensemble de la chaîne des semi-conducteurs. Bloomberg qualifie la conjonction des deux phénomènes de « pénurie historique ».

Le consommateur pris en étau

Photographes, vidéastes, joueurs : tout le monde trinque. Pour les professionnels de l’image qui dépendent des cartes CFexpress Type A (le format propriétaire des boîtiers Sony Alpha), la suspension signifie qu’il faudra se rabattre sur les stocks existants chez les revendeurs, dont B&H Photo confirme qu’ils fondent. Une fois les rayons vides, plus rien jusqu’à nouvel ordre.

Pour les joueurs, la facture s’alourdit sérieusement. Depuis son lancement à 499 euros en 2020, la PS5 a vu son prix grimper de 150 euros en Europe. La PS5 Pro, censée être le vaisseau amiral de Sony, côtoie désormais la barre psychologique des 900 euros, un tarif qui la place en concurrence directe avec un PC gaming correct. Ampere Analysis prévient que Microsoft et Nintendo pourraient emboîter le pas, même si Nintendo hésite à toucher au prix de la Switch 2 en pleine phase de lancement.

Et le répit n’est pas pour demain. Daiwa a plus que doublé son objectif de cours sur Micron (de 350 à 700 dollars), tandis que Cantor Fitzgerald vise le même niveau en pariant sur un « super-cycle mémoire » qui ne retombera pas avant 2027, voire 2028. Samsung prévoit 73 milliards de dollars d’investissements en production de puces, et Micron au moins 25 milliards cette année. Mais les nouvelles usines mettent deux à trois ans avant de produire à plein régime.

Une facture qui ne fait que commencer

L’ironie de la situation est cruelle. Les mêmes entreprises qui promettent que l’IA va simplifier votre quotidien sont celles qui, en coulisses, aspirent les composants nécessaires à la fabrication de vos appareils. Votre prochaine carte SD, votre prochain SSD, votre prochaine console coûteront plus cher parce qu’un data center quelque part dans l’Oregon avait besoin de quelques pétaoctets supplémentaires pour entraîner un modèle de langage.

Le marché de la mémoire est cyclique par nature, mais tous les acteurs majeurs convergent vers le même constat : cette fois, le cycle ascendant durera plus longtemps que les précédents. SK Hynix a déposé confidentiellement un dossier d’introduction en bourse aux États-Unis, visant 10 à 14 milliards de dollars pour financer de nouvelles capacités de production, rapporte TechCrunch. C’est peut-être le seul signal d’espoir : quand les géants investissent des dizaines de milliards, l’offre finit par rattraper la demande. Mais pas avant 2028, au mieux.

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