Copier un prompt dans ChatGPT. Attendre que l’IA crache tout ce qu’elle sait sur vous : votre prénom, votre métier, le nom de votre sœur, vos consignes de rédaction. Coller le résultat dans Gemini. Trois gestes, moins d’une minute, et Google récupère des mois de données personnelles accumulées chez la concurrence. La nouvelle fonctionnalité « switching tools » déployée jeudi par Google ne cache même pas son objectif : débaucher les utilisateurs de ChatGPT et Claude en leur promettant qu’ils n’auront rien à perdre dans la transition.
Un interrogatoire guidé par Google
Le dispositif se divise en deux volets. Le premier cible la « mémoire », ce profil que chaque chatbot construit au fil des échanges. Dans les paramètres de Gemini, un bouton d’importation génère un prompt prêt à copier-coller. Ce texte, une fois entré dans ChatGPT ou Claude, force l’IA à dresser l’inventaire de tout ce qu’elle a retenu sur son utilisateur.
Le prompt fourni par Google est minutieusement structuré. Comme l’a détaillé Frandroid après avoir publié le texte complet, il exige des catégories ordonnées : informations démographiques, centres d’intérêt, relations proches, projets en cours, et surtout les « instructions » que l’utilisateur a données au fil du temps (« fais toujours X », « ne fais jamais Y »). Chaque entrée doit s’accompagner d’une citation textuelle et d’une date. Le résultat final ressemble à une fiche de renseignement que l’utilisateur n’a jamais rédigée, mais que l’IA concurrente a compilée en silence pendant des mois.
Le second volet est plus radical. Google accepte l’import d’historiques complets de conversations, jusqu’à cinq fichiers ZIP de 5 Go chacun par jour, selon Frandroid. ChatGPT et Claude proposent tous deux un export de données depuis leurs paramètres. Une fois téléversé, l’historique apparaît dans un panneau latéral de Gemini, marqué d’une icône distincte. L’utilisateur peut reprendre un fil de discussion entamé chez OpenAI comme s’il n’avait jamais changé de crémerie.
Pour marquer le coup, Google rebaptise ses « conversations passées » en « mémoire ». Le terme traduit une ambition plus large : que Gemini ne soit plus un outil qu’on relance à zéro, mais un assistant permanent qui accumule du contexte au fil du temps, nourri par Gmail, Google Photos, l’historique de recherche et désormais les souvenirs importés d’ailleurs.
900 millions contre 750 millions : la course à l’engagement
Les chiffres expliquent l’empressement. ChatGPT revendiquait 900 millions d’utilisateurs actifs par semaine en février, d’après les déclarations d’OpenAI relayées par TechCrunch. Gemini, malgré sa présence par défaut sur plus de deux milliards d’appareils Android et dans le navigateur Chrome, plafonne à 750 millions d’utilisateurs mensuels, un chiffre annoncé lors des résultats trimestriels d’Alphabet en février.
Actifs hebdomadaires d’un côté, actifs mensuels de l’autre : la comparaison directe est bancale. Mais une réalité saute aux yeux. La distribution colossale de Google, la plus puissante de l’industrie, ne suffit pas à combler l’avance de ChatGPT en engagement. Beaucoup d’utilisateurs Android voient Gemini sans jamais s’en servir vraiment. C’est précisément ce verrouillage par l’habitude que les outils de migration cherchent à briser.
Le contexte politique ajoute de l’urgence. Depuis qu’OpenAI a signé un accord avec le Département de la Défense américain, un mouvement de boycott s’est structuré sur les réseaux sociaux. Claude, le chatbot d’Anthropic qui a refusé de coopérer avec le Pentagone sur les armes autonomes et la surveillance de masse, a bondi en tête de l’App Store américain pour la première fois, détrônant ChatGPT selon Engadget. Des utilisateurs en transit, prêts à changer de camp : exactement la fenêtre que Google cherche à exploiter.
Anthropic avait ouvert le bal
Google n’innove pas, il réplique. Quelques semaines plus tôt, Anthropic avait lancé un outil similaire pour Claude. Le principe est identique : un prompt à copier chez le concurrent, une réponse à coller chez soi. Mais les deux approches divergent sur un point clé. Claude se concentre sur le contexte professionnel et prévient qu’il ne retiendra pas les détails personnels sans rapport avec le travail, selon Engadget. Google, lui, ratisse beaucoup plus large, y compris les relations familiales, les lieux de résidence et les goûts personnels.
L’analogie la plus parlante vient de Frandroid, qui compare le dispositif au « Switch to iOS » d’Apple, cet outil qui facilite le passage d’Android à iPhone en transférant contacts, photos et applications. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des fichiers qu’on déplace. Ce sont des mois de conversations intimes, de requêtes professionnelles et d’habitudes comportementales, le portrait le plus détaillé qu’une machine ait jamais dressé de ses utilisateurs.
L’Europe regarde passer le train
Un astérisque discret dans l’annonce officielle de Google gâche la fête pour 450 millions d’Européens. Les outils de migration ne sont « pas encore disponibles pour les utilisateurs de l’UE, du Royaume-Uni et de la Suisse ». Pas de calendrier, pas d’explication détaillée.
Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) est la raison la plus probable. Importer la mémoire compilée par une IA tierce soulève des questions juridiques inédites. Qui est responsable du traitement quand les données transitent entre deux entreprises américaines via un copier-coller de l’utilisateur ? Le consentement initial donné à ChatGPT couvre-t-il un transfert vers Gemini ? L’article 20 du RGPD garantit la portabilité des données fournies par l’utilisateur, mais pas des inférences que l’IA en a tirées. Quand ChatGPT retient que vous « préférez les réponses concises » ou que vous « travaillez dans la finance », ce savoir dérivé n’entre dans aucune catégorie prévue par le règlement.
Google et Anthropic ont contourné le problème avec élégance : plutôt qu’un transfert de base de données, ils font générer un résumé en langage naturel par l’IA elle-même. L’utilisateur copie du texte, pas un jeu de données structuré. Juridiquement, la nuance est de taille. Mais les autorités européennes n’ont pas encore tranché.
La mémoire comme champ de bataille
Ce qui se joue dépasse la simple commodité. Jusqu’ici, le principal frein au changement de chatbot n’était pas la puissance des modèles, régulièrement comparés dans les benchmarks et classements publics. C’était l’inertie. Des mois de contexte accumulé, de préférences enregistrées, de projets en cours qu’il faudrait réexpliquer de zéro. Ce verrouillage par la donnée personnelle rappelle celui des réseaux sociaux à leurs débuts : on ne quittait pas Facebook parce que tous ses amis y étaient déjà, pas parce que le produit était irremplaçable.
En cassant ce verrou, Google et Anthropic parient que la concurrence se jouera enfin sur la qualité du modèle, la vitesse de réponse et les fonctionnalités. Pour l’instant, OpenAI n’a pas répliqué avec un outil de migration équivalent. Avec 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, c’est ChatGPT qui a le plus à perdre dans cette guerre de la portabilité, et le plus à gagner en construisant le même pont en sens inverse.