Apple, la marque qui verrouille tout, du chargeur aux pièces de rechange, s’apprête à laisser ChatGPT, Gemini et Claude répondre à la place de Siri sur votre iPhone. Quand l’entreprise la plus contrôlante de la tech ouvre soudainement les vannes, c’est rarement par générosité.

Un système baptisé « Extensions » pour brancher n’importe quel chatbot

Selon Bloomberg, iOS 27 intégrera un mécanisme appelé « Extensions » permettant à l’utilisateur de choisir quel chatbot pilote les réponses de Siri. ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google, Claude d’Anthropic : tous pourront se connecter depuis l’App Store. Le dispositif fonctionnera sur iPhone, iPad et Mac, rapporte Mark Gurman, et s’étendra à la future application IA autonome qu’Apple prépare en parallèle de son assistant vocal.

Ce n’est pas la première ouverture. Depuis la WWDC 2024, ChatGPT pouvait déjà être sollicité par Siri pour certaines requêtes complexes. Mais le passage d’un partenaire unique à un système ouvert change la donne. L’utilisateur devient le décideur. Siri, lui, se transforme en simple interface pour des cerveaux qu’Apple ne contrôle pas.

Trois ans de retard et un chef IA remercié

Ce virage ne sort pas de nulle part. En mars 2025, Apple avait reconnu publiquement que la refonte de Siri prenait « plus longtemps que prévu », repoussant une mise à jour promise pour l’automne précédent. Quelques mois plus tard, Bloomberg révélait que Tim Cook avait « perdu confiance » dans John Giannandrea, le responsable IA recruté chez Google en 2018 pour moderniser l’assistant vocal. Mike Rockwell, alors patron du Vision Pro, a repris les commandes en urgence.

En décembre 2025, le départ de Giannandrea a été officialisé. Son remplaçant, Amar Subramanya, a un profil révélateur : seize ans chez Google, puis vice-président de la division IA chez Microsoft, avant d’atterrir à Cupertino. Pour relancer Siri, Apple a recruté un spécialiste formé chez ses deux plus grands rivaux en intelligence artificielle.

Le constat est sévère. ChatGPT a été lancé en novembre 2022. En moins de quatre ans, les chatbots sont passés de curiosité de laboratoire à outils quotidiens pour des centaines de millions de personnes. Siri, lancé en 2011, peinait encore récemment à gérer correctement un minuteur ou à enchaîner deux requêtes sans perdre le fil. Le fossé ne se mesurait plus en mois de retard, mais en génération technologique.

Google encaisse le chèque, Apple copie ses devoirs

L’ouverture aux chatbots rivaux n’est que la face visible de la stratégie. En coulisses, Apple a verrouillé un accord bien plus profond avec Google. The Information a révélé cette semaine qu’Apple dispose d’un accès complet aux modèles Gemini dans ses propres centres de données. L’objectif : utiliser la « distillation », une technique qui consiste à faire générer par un gros modèle des réponses de haute qualité, puis à entraîner un modèle plus petit à les reproduire.

Concrètement, Apple utilise Gemini comme professeur et crée des élèves miniatures capables de tourner directement sur un iPhone, sans connexion au cloud. C’est exactement ce que Google et OpenAI reprochent à certaines entreprises chinoises de faire sans autorisation, sauf qu’ici, tout est contractuel et payant.

En janvier 2026, les deux géants avaient officialisé un partenariat pluriannuel. « La technologie de Google fournit le socle le plus performant pour les Apple Foundation Models », déclarait le communiqué commun. Traduisez : après des années de développement interne, Apple n’a pas trouvé mieux et préfère payer son principal concurrent plutôt que de continuer seul. The Decoder note à juste titre qu’Apple fait légalement ce que d’autres tentent en cachette.

La guerre des mémoires IA, nouveau champ de bataille

Cette ouverture tombe en pleine guerre ouverte entre assistants IA. Google a lancé ce jeudi même deux outils pour Gemini : « Import Memory » et « Import Chat History ». Le principe est redoutable de simplicité : vous exportez vos conversations et préférences depuis ChatGPT ou Claude, vous les importez dans Gemini, et l’assistant reprend là où l’autre s’est arrêté. Anthropic propose un système similaire pour Claude depuis quelques semaines.

L’enjeu n’est plus seulement technique, il est relationnel. Après des semaines d’échanges, un chatbot connaît vos habitudes de travail, votre style d’écriture, vos projets en cours. Changer d’assistant revient à changer de médecin : on hésite parce qu’il faudrait tout réexpliquer. Google et Anthropic tentent de ramener ce coût de migration à zéro pour attirer les utilisateurs du concurrent.

Apple, avec ses « Extensions », prend un chemin radicalement différent. Au lieu de concurrencer ces assistants frontalement, il les héberge. C’est la logique de l’App Store appliquée à l’intelligence artificielle : peu importe qui gagne la course aux modèles, tant que ça passe par un iPhone.

Quand l’iPhone devient une vitrine pour les IA des autres

Pour Apple, l’enjeu dépasse largement Siri. Si l’iPhone devient le terminal à travers lequel un milliard d’utilisateurs accèdent à ChatGPT, Gemini ou Claude, la marque conserve son rôle de gardien. Elle contrôle l’expérience, encadre les données, et n’a même plus besoin de développer le meilleur assistant du marché pour rester incontournable.

Le schéma est familier. Apple a fait exactement la même chose avec la musique (Apple Music coexiste avec Spotify), les paiements (Apple Pay s’ouvre aux banques), et surtout la recherche web : Google verse des milliards chaque année pour rester le moteur par défaut dans Safari. La différence, c’est qu’avec l’IA, Apple ne se contente pas d’afficher le service d’un partenaire. Elle absorbe sa technologie en interne par distillation tout en exposant ses produits au public.

Cette double stratégie, copier en coulisses et distribuer en façade, permet à Apple de réduire sa dépendance à long terme tout en comblant son retard à court terme. Si les mini-modèles distillés depuis Gemini deviennent assez performants, Apple pourrait progressivement refermer la porte aux chatbots tiers. Le verrouillage n’est pas mort, il est juste en pause.

La WWDC 2026, prévue le 8 juin, devrait révéler l’ampleur exacte de cette transformation. D’ici là, Apple aura embauché un ancien de Google pour piloter son IA, signé un chèque à Google pour copier ses modèles, et ouvert Siri à tous les chatbots qui veulent bien lui prêter main-forte. Quinze ans après sa naissance, l’assistant vocal d’Apple survit en devenant ce qu’il n’aurait jamais dû être : un hub pour les intelligences des autres.