Dans une usine du Mississippi, un jeune ingénieur manipulait un allumeur électrique. Ses gants en caoutchouc n’étaient pas prévus pour résister au feu. Aucune analyse de sécurité n’avait été conduite sur son poste, aucun écran de protection n’avait été installé. Quand l’allumeur s’est déclenché par erreur dans un flash blanc, sa main droite a pris feu. Son supérieur l’a conduit lui-même à l’hôpital, sans appeler les secours. Sa compagne a lancé une collecte sur Facebook pour compenser la perte de leur unique revenu.

Cet incident, révélé par une enquête de WIRED publiée ce 26 mars et fondée sur les témoignages de 37 employés et sous-traitants, illustre un paradoxe grandissant. Anduril Industries, valorisée 30,5 milliards de dollars, veut révolutionner l’industrie de la défense américaine avec les méthodes de la Silicon Valley. Mais dans ses usines, la réalité est plus rugueuse que le pitch.

La Silicon Valley veut réinventer les armes

Anduril a été fondée en 2017 par Palmer Luckey, le créateur de l’Oculus Rift, le casque de réalité virtuelle racheté par Facebook. Son pari : fabriquer des armes plus vite, moins cher et mieux que les géants historiques comme Lockheed Martin ou Boeing. Là où ces entreprises ne construisent rien sans cahier des charges complet du Pentagone, Anduril développe ses prototypes d’abord et cherche des acheteurs ensuite, un modèle typique des startups tech financées par le capital-risque.

Et le capital-risque ne manque pas. Plus de 6 milliards de dollars ont déjà été injectés par des investisseurs comme le Founders Fund de Peter Thiel et Thrive Capital de Josh Kushner, rapporte WIRED. Un tour de table supplémentaire de 4 milliards, mené par Thrive Capital et Andreessen Horowitz, est en cours selon Bloomberg. L’objectif : doubler la valorisation à 60 milliards, au niveau de L3Harris, un des dix plus gros contractants de défense américains, qui génère dix fois plus de revenus annuels.

En R&D, Anduril dépense autant que Lockheed Martin, soit environ 2 milliards par an, selon Paul Kwan, directeur général de General Catalyst et observateur au conseil d’administration. « C’est dingue », résume-t-il. Et pourtant, l’entreprise prévoit de rester déficitaire pendant des années.

Des usines sous pression qui dérapent

Le contexte devrait être idéal pour Anduril. Donald Trump propose la plus forte hausse du budget de la défense américain depuis la guerre de Corée, selon War on the Rocks. Le Wall Street Journal rapporte que le Pentagone exige désormais un meilleur rapport qualité-prix de ses fournisseurs. Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, a même fait une visite d’encouragement dans l’usine d’Anduril au Rhode Island le mois dernier, déclarant : « Une solution à 85 ou 90 % demain vaut mieux qu’une solution parfaite dans cinq ans. »

Mais pour les quelque 7 500 employés répartis dans une dizaine d’usines, six sites d’essai et une trentaine de bureaux à travers 18 États américains et huit pays, la montée en puissance se fait dans la douleur. À Atlanta, où sont assemblés les drones Altius, une transition managériale brutale a provoqué le départ de dizaines d’employés, dont plusieurs responsables d’ingénierie clés. Un ancien cadre d’Uber, Burhan Muzaffar, a été nommé pour superviser les divisions drones et moteurs-fusées. Son mot d’ordre : « secouer l’arbre ». Le résultat, selon plusieurs témoins interrogés par WIRED : une culture de la peur.

« Le stress et la pression étaient intenses, au point que j’en tombais malade », confie un ancien employé d’Atlanta au magazine. Certains travailleurs affirment avoir subi des pressions pour inscrire 45 heures sur leurs fiches de temps, que le travail l’ait justifié ou non. À Morrisville, en Caroline du Nord, où sont fabriquées les pièces composites du chasseur autonome Fury et du sous-marin Dive-LD, les managers ont imposé cinq jours par semaine et des horaires rallongés. Face aux plaintes sur l’absence de climatisation dans l’usine, la direction a répondu en stockant des boissons énergétiques et des glaces. Anduril elle-même a reconnu sur le média Pirate Wires que le stress y était « astronomiquement élevé ».

Le propulseur miracle qui coûte cher

Au cœur des ambitions d’Anduril se trouve un propergol au lithium, hérité du rachat en 2023 de la startup Adranos, née à l’université Purdue. Ce carburant solide, présenté comme plus efficace et moins toxique que les alternatives traditionnelles, devait alimenter toute une gamme de missiles. Anduril a installé sa production dans une ancienne usine de blindages du Mississippi, à McHenry, un comté rural de 20 000 habitants.

Là où les concurrents Northrop Grumman et L3Harris répartissent la fabrication de propergol sur plusieurs bâtiments distincts pour limiter les risques, Anduril a fait le choix inverse. La production devait être concentrée dans un seul bâtiment, baptisé Roberto. Avantage : plus de moteurs, plus vite. Risque, comme l’a formulé un ancien employé : « Un seul incident pourrait paralyser toute l’opération. »

Roberto a effectivement connu une série de déboires. Les machines du fournisseur Coperion, censées doser automatiquement les composants chimiques du propergol, se sont mises à fuir. Les boutons d’arrêt d’urgence ne fonctionnaient pas. Un produit chimique durcissant s’est répandu sur le sol. Coperion avait pourtant prévenu que ses machines n’avaient jamais été utilisées pour manipuler des produits explosifs. « Je ne connais personne qui voudrait utiliser ce type de machine pour des énergétiques », confie un ancien employé. « Ils savent faire de la nourriture pour chien. » Coperion a refusé de commenter.

Parmi les autres incidents documentés par WIRED : une porte en briques de plomb de 13 tonnes, destinée à protéger des rayons X, a commencé à défoncer le sol en béton irrégulier et a dû être refaite. Une fuite de rayonnement a été détectée sur le toit de la salle de radiographie. Un pulvérisateur robotique a été construit avec les mauvaises spécifications. Et les marges bénéficiaires projetées pour la branche moteurs-fusées se sont effondrées à 3 %, dix fois moins que prévu initialement.

Des drones qui peinent sur le terrain

La branche drones n’est pas épargnée. Les Altius, des appareils compacts conçus pour « entrer dans un tube de 15 centimètres comme un missile et en sortir comme un avion », ont fait leurs débuts sur les champs de bataille ukrainiens. Mais le terrain difficile et le brouillage GPS russe les ont mis en difficulté, comme l’a reconnu la direction d’Anduril.

L’usine d’Atlanta avait la capacité de produire 50 Altius-600 par mois début 2024, mais la production réelle est restée en dessous de cette cible. Les composants spéciaux pouvaient prendre des mois à arriver. Certaines pièces en plastique provenaient de fournisseurs qui fabriquaient habituellement des voitures télécommandées. Lors d’au moins quatre tests militaires l’an dernier, des systèmes Anduril, dont deux drones Altius, n’ont pas fonctionné comme prévu, selon le Wall Street Journal et Reuters.

Malgré tout, la production avance. Environ 300 drones Altius ont été livrés à Taïwan dans le cadre d’un contrat estimé à 300 millions de dollars par le département américain de la Défense. L’entreprise a également livré au moins quatre sous-marins autonomes Dive, plusieurs centaines de tours de surveillance Sentry pour la frontière, des centaines de missiles Roadrunner et des milliers de petits drones.

30 milliards aujourd’hui, 60 demain

Face aux critiques, la porte-parole d’Anduril, Shannon Prior, a déclaré à WIRED qu’il ne serait « pas productif » de répondre point par point, tout en affirmant que certains éléments de l’enquête étaient « inexacts ou trompeurs ». L’entreprise n’a toutefois identifié aucune erreur factuelle précise.

Le paradoxe Anduril, c’est que ses problèmes sont aussi ceux de son ambition. Fabriquer des armes n’est pas comme développer une application. Les produits explosifs, les composites militaires et les systèmes autonomes exigent une rigueur industrielle que la culture « fail fast » de la Silicon Valley ne fournit pas automatiquement. Comme l’a résumé un employé à WIRED, la mentalité de l’entreprise est qu’elle « en sait plus que ses prédécesseurs ».

Pour autant, Anduril ne ralentit pas. Une usine polyvalente baptisée Arsenal-1, au budget d’un milliard de dollars, est en construction près de Columbus dans l’Ohio, avec la promesse de 4 000 emplois d’ici 2035 et près de 800 millions de dollars de subventions et crédits d’impôt de l’État. Un centre de R&D d’un milliard supplémentaire est prévu en Californie du Sud. Le chasseur autonome Fury, dont la direction affirme qu’il est passé du prototype au vol d’essai plus vite que tout avion de combat depuis la guerre de Corée, reste le projet phare.

Dans un secteur de la défense où les budgets explosent et les tensions géopolitiques s’aggravent, Anduril dispose d’une fenêtre de tir historique. La question n’est plus de savoir si la Silicon Valley peut fabriquer des armes. C’est de savoir si elle peut le faire sans brûler ses ouvriers en chemin. La prochaine étape décisive sera le premier moteur-fusée opérationnel sorti de Roberto, initialement prévu pour l’été 2025 et désormais repoussé à ce mois de mars 2026.