Kaley avait 9 ans quand elle a créé son compte Instagram. Personne ne lui a demandé son âge. Six ans plus tard, elle était diagnostiquée anxieuse, dépressive, et atteinte de dysmorphie corporelle. Mercredi 25 mars, un jury de Los Angeles a tranché : Meta et Google sont responsables.
Le verdict tombe comme un coup de tonnerre dans une industrie qui se croyait protégée. Pour la première fois dans l’histoire judiciaire américaine, un jury populaire déclare deux géants du numérique coupables de négligence pour les dégâts psychologiques causés par leurs plateformes sur une adolescente. Et ce n’est que le début : plus de 2 000 procès similaires attendent leur tour dans les tribunaux du pays.
3 millions de dollars, et la facture n’est pas close
Le jury de la Cour supérieure de Los Angeles, composé de sept femmes et cinq hommes, a condamné Meta et Google à verser 3 millions de dollars de dommages compensatoires. Meta supporte 70 % de la note, Google le reste. Mais la délibération continue : les jurés doivent encore décider du montant des dommages punitifs pour « malveillance ou fraude », selon le New York Times. La facture finale pourrait être bien plus lourde.
Le montant peut sembler modeste pour des entreprises qui pèsent des milliers de milliards en Bourse. L’enjeu est ailleurs. Ce verdict valide une théorie juridique que personne n’avait réussi à prouver devant un jury : les réseaux sociaux peuvent causer un préjudice personnel, au même titre qu’un produit défectueux. La juge Carolyn Kuhl a elle-même qualifié les questions soulevées de « totalement sans précédent ».
16 heures d’Instagram par jour, et personne n’a rien fait
L’affaire porte le nom de K.G.M., une jeune femme de 20 ans connue sous le prénom de Kaley. Selon son témoignage rapporté par la BBC, elle a commencé à utiliser YouTube à 6 ans et Instagram à 9 ans, sans qu’aucun mécanisme de vérification d’âge ne la bloque. À 10 ans, les premiers symptômes d’anxiété et de dépression sont apparus.
« J’ai arrêté de passer du temps avec ma famille parce que tout mon temps partait dans les réseaux sociaux », a déclaré Kaley devant le tribunal. Son record : 16 heures passées sur Instagram en une seule journée. Elle s’endormait avec l’application ouverte, se réveillait la nuit pour consulter ses notifications, et relançait l’application dès le matin.
Les filtres de beauté d’Instagram ont joué un rôle central dans sa dysmorphie corporelle. Dès ses premiers mois sur la plateforme, Kaley utilisait des filtres qui rétrécissaient son nez et agrandissaient ses yeux. Un diagnostic médical a confirmé plus tard ce que la plateforme avait nourri : une obsession pour l’apparence physique qui ne correspondait pas à la réalité.
Zuckerberg barre, Mosseri esquive
Le procès a produit des moments qui resteront dans les annales de la tech. Mark Zuckerberg, patron de Meta, a témoigné en personne pour la première fois de sa carrière devant un tribunal, selon la BBC. Son argument : la politique de l’entreprise interdit les utilisateurs de moins de 13 ans. Confronté aux documents internes prouvant que Meta savait pertinemment que des enfants bien plus jeunes utilisaient ses plateformes, Zuckerberg a répondu qu’il avait « toujours souhaité » des progrès plus rapides en matière de vérification d’âge.
Adam Mosseri, le patron d’Instagram, a de son côté refusé de prononcer le mot « addiction ». Quand les avocats de Kaley lui ont présenté le chiffre de 16 heures quotidiennes sur l’application, il a qualifié ce comportement de « problématique », rapporte la BBC. Pas d’addiction, juste un problème. La nuance sémantique n’a pas convaincu les jurés.
Les preuves les plus accablantes sont venues de l’intérieur de Meta. Les recherches internes de l’entreprise, présentées au jury, montraient que ses équipes comprenaient parfaitement le caractère addictif de leurs plateformes chez les adolescents, selon TechCrunch. Pire : ces données étaient utilisées pour augmenter l’engagement des jeunes utilisateurs, pas pour les protéger.
Deux verdicts en 48 heures contre le même géant
Le timing du verdict de Los Angeles est dévastateur pour Meta. La veille, mardi 24 mars, un autre jury, celui de Santa Fe au Nouveau-Mexique, avait déjà condamné l’entreprise à 375 millions de dollars d’amendes civiles. L’affaire du Nouveau-Mexique reposait sur une enquête infiltrée : des procureurs avaient créé de faux comptes d’enfants de moins de 14 ans sur Instagram et Facebook. En quelques jours, ces comptes recevaient des sollicitations sexuelles explicites. Deux hommes avaient été arrêtés dans un motel où ils pensaient retrouver une fillette de 12 ans.
Deux procès, deux défaites, deux angles différents. Le Nouveau-Mexique a attaqué sur le terrain de la protection des mineurs face aux prédateurs. Los Angeles a frappé sur celui de l’addiction et de la santé mentale. Ensemble, ces verdicts dessinent un étau juridique qui se resserre sur les réseaux sociaux.
TikTok et Snap ont préféré payer en silence
Kaley avait initialement attaqué quatre entreprises. TikTok et Snap, propriétaire de Snapchat, ont négocié des accords confidentiels avant le début du procès, rapporte TechCrunch. Le montant de ces règlements n’a pas été divulgué, mais le geste parle de lui-même : plutôt que de risquer un verdict public qui établirait un précédent, les deux plateformes ont choisi de régler discrètement.
Meta et Google ont fait le pari inverse. Ils ont tenu tête au tribunal, misé sur la défense classique selon laquelle d’autres facteurs (vie familiale, divorce des parents) étaient responsables des troubles de Kaley. Le jury n’a pas suivi.
La prochaine vague de procès arrive en juin
Le verdict de Los Angeles n’est pas un point final. Les avocats de Kaley ont résumé sa portée en une phrase : « Ce verdict envoie un message sans ambiguïté : aucune entreprise n’est au-dessus de la responsabilité quand il s’agit de nos enfants. » Meta a immédiatement indiqué qu’elle conteste le résultat et étudie ses options, premier pas vers un appel probable. Google devrait suivre la même voie.
Mais le mouvement juridique dépasse le cadre d’un seul procès. Plus de 2 000 plaintes similaires progressent dans le système judiciaire américain, portées par des familles, des districts scolaires et des procureurs généraux d’État. Un autre procès contre Meta et d’autres plateformes doit s’ouvrir en juin devant un tribunal fédéral de Californie. Si le verdict de mercredi fait jurisprudence, les géants de la tech pourraient se retrouver face à des milliards de dollars de dommages cumulés, et surtout face à l’obligation de modifier en profondeur le fonctionnement de leurs applications.