Zéro nouveau data center tant que l’IA ne sera pas encadrée. C’est la ligne tracée par le sénateur Bernie Sanders dans un projet de loi déposé ce mercredi 25 mars au Congrès américain. La représentante Alexandria Ocasio-Cortez prépare un texte jumeau à la Chambre.
Le « Artificial Intelligence Data Center Moratorium Act » ne se contente pas de freiner la construction : il la bloque, sans date de fin. Toute installation consommant plus de 20 mégawatts destinée à l’intelligence artificielle serait gelée, qu’il s’agisse d’un projet neuf ou de l’extension d’un site existant. Le moratoire ne serait levé qu’une fois adoptées des lois garantissant que les data centers ne contribuent ni au changement climatique, ni à la hausse des factures d’électricité des ménages, et que les richesses générées par l’IA soient « partagées avec le peuple américain ». Une clause annexe interdit l’exportation de matériel de calcul, puces comprises, vers tout pays dépourvu de protections similaires.
40 % des Américains pointent un problème
Le texte ne tombe pas dans le vide. Un sondage du Pew Research Center publié le 12 mars, mené auprès de 8 512 adultes, révèle que 39 % des Américains estiment que les data centers dégradent l’environnement, contre seulement 4 % qui y voient un effet positif. Sur les factures d’énergie domestique, le constat est voisin : 38 % pensent que ces installations font grimper les prix, 6 % voient un bénéfice. Et 30 % jugent qu’elles détériorent la qualité de vie des riverains. Seuls les effets économiques locaux (emplois, recettes fiscales) récoltent un bilan plus favorable que défavorable.
Ces chiffres expliquent en partie pourquoi 98 milliards de dollars de projets de data centers avaient déjà été gelés ou annulés au deuxième trimestre 2025, sous la pression de communautés locales, selon un rapport cité par Wired. Au moins douze législatures d’État (Virginie, Géorgie, New York, Minnesota, Oklahoma, entre autres) ont introduit des moratoires cette année. Plusieurs dizaines de villes et comtés ont pris des mesures similaires.
Quand républicains et démocrates se retrouvent
L’opposition aux data centers n’est plus un monopole progressiste. Le gouverneur de Floride Ron DeSantis a dénoncé en février le fait que les Américains paient plus cher leur électricité « pour qu’un chatbot puisse corrompre un gamin de treize ans ». Il a soutenu un projet de loi floridien qui visait à supprimer les subventions aux entreprises tech et à interdire toute répercussion des coûts énergétiques des data centers sur les consommateurs.
Le sénateur républicain Josh Hawley et le démocrate Richard Blumenthal ont franchi un cap le mois dernier en déposant le « GRID Act », premier texte bipartisan fédéral sur le sujet. Le principe : les ménages ne doivent jamais subir de hausse tarifaire liée aux data centers, et les opérateurs de nouvelles installations doivent s’alimenter hors réseau, avec un délai de dix ans pour les sites existants, rapporte NBC News. D’autres propositions ont suivi, portées par des élus des deux camps : le « Power for the People Act » du sénateur Chris Van Hollen, le « SHIELD Act » des représentants Mike Levin et Kathy Castor, ou encore le texte du représentant Greg Landsman.
Steve Bannon, l’une des voix les plus influentes de la droite trumpiste, a consacré un segment de son podcast War Room aux data centers qui « dévorent les terrains publics ». L’ancienne représentante Marjorie Taylor Greene et le représentant Thomas Massie avaient déjà exprimé publiquement leurs réserves.
Un texte taillé pour le débat, pas pour le vote
Le projet de Sanders a très peu de chances d’être adopté. L’administration Trump a multiplié les signaux favorables à l’industrie de l’IA, allant jusqu’à vouloir empêcher les États de réguler le secteur. Les dépenses de lobbying des géants tech à Washington atteignent des records. Le texte cite d’ailleurs nommément Elon Musk, Jeff Bezos, Sam Altman et Dario Amodei, des dirigeants qui ont accumulé des fortunes colossales grâce à l’IA tout en alertant publiquement sur ses dangers potentiels.
Sanders assume une posture offensive. En décembre, il était devenu le premier élu national à réclamer un moratoire, quelques jours après qu’une coalition de plus de 230 organisations progressistes, coordonnée par Food and Water Watch, avait adressé au Congrès une lettre réclamant la même chose. « Un moratoire nous donnera le temps de nous assurer que l’IA bénéficie aux familles de travailleurs de ce pays, pas à une poignée de milliardaires qui veulent toujours plus de richesse et de pouvoir », a déclaré le sénateur lors d’un discours mardi soir, selon Wired.
La facture d’électricité comme détonateur politique
Derrière les postures partisanes, c’est un problème très concret qui alimente le mouvement : les factures d’électricité. Les data centers consomment des quantités massives d’énergie, et dans plusieurs États, cette demande nouvelle fait monter les prix pour l’ensemble des abonnés. En Virginie et en Géorgie, la question a pesé dans les élections locales récentes. Le sondage Pew confirme que les électeurs démocrates sont plus enclins à voir les data centers d’un mauvais œil, mais la contestation déborde largement les lignes partisanes.
Le projet de loi de Sanders va plus loin que les textes concurrents en liant explicitement la question énergétique à la sécurité de l’IA. Le moratoire ne serait pas levé tant que des lois ne protègent pas « la santé et le bien-être des familles de travailleurs, la vie privée et les droits civiques, et l’avenir de l’humanité » face aux produits de l’intelligence artificielle. Un spectre volontairement large qui rend la levée du gel incertaine, même dans un scénario politique favorable.
Comme le souligne Mitch Jones, directeur juridique de Food and Water Watch, qui a conseillé le bureau de Sanders, « il est logique que son projet de loi se concentre sur cet aspect » liant les data centers à la gouvernance globale de l’IA.
Douze États n’ont pas attendu Washington
Pendant que le Congrès débat, le terrain avance. Des moratoires locaux ont fleuri dans des États aussi divers que le New York démocrate et l’Oklahoma républicain. La Géorgie a produit un texte cosigné par les deux partis. En parallèle, les projets continuent de sortir de terre à un rythme effréné : Amazon, Microsoft, Google et Meta ont annoncé des investissements cumulés de plusieurs centaines de milliards de dollars dans les infrastructures de calcul pour les années à venir.
Le bras de fer ne fait que commencer. Le Congrès doit encore examiner le texte de Sanders, celui d’Ocasio-Cortez à la Chambre, et la demi-douzaine de propositions bipartisanes déjà sur la table. Le prochain sondage Pew, prévu cet été, mesurera si l’opinion publique continue de se durcir. Ce qui est déjà acquis : le sujet des data centers a quitté les cercles d’experts pour s’installer au centre du débat politique américain.