100 milliards de dollars. C’est la taille estimée du marché des processeurs pour data centers IA d’ici 2030, selon le cabinet d’analyse Creative Strategies. Et Arm, l’entreprise dont les designs équipent la quasi-totalité des smartphones de la planète, vient de poser sa candidature pour en décrocher une part. Pour la première fois en plus de 35 ans d’existence, la firme britannique ne se contente plus de dessiner des architectures : elle fabrique et vend ses propres puces.
L’architecte invisible passe de l’autre côté
Le modèle d’Arm, depuis sa création à la fin des années 1980, tient en une phrase : concevoir des plans de processeurs, les licencier à des géants comme Apple, Qualcomm ou Samsung, et toucher des royalties sur chaque puce vendue. Votre iPhone, votre téléphone Android, votre Chromebook, tous tournent sur une architecture Arm. Mais jusqu’ici, l’entreprise n’avait jamais fabriqué le moindre composant physique.
Mardi, à San Francisco, le PDG Rene Haas a brandi un processeur devant un parterre de journalistes et d’ingénieurs. « Soyons clairs : nous sommes dans un nouveau métier. Nous fournissons désormais des processeurs », a-t-il déclaré, rapporte WIRED. Le produit s’appelle « Arm AGI CPU », un clin d’œil à l’intelligence artificielle générale (AGI), ce concept encore hypothétique d’une IA capable d’égaler l’humain dans tous les domaines.
Le processeur, gravé par TSMC en 3 nanomètres (le procédé le plus avancé disponible en production), embarque 136 cœurs conçus pour orchestrer des charges de travail massives dans les centres de données. Arm promet d’en faire « le CPU agentique le plus efficace du marché » et revendique des performances deux fois supérieures par rack à celles des dernières puces x86 d’Intel et AMD, d’après ses propres tests.
Meta et OpenAI en première ligne
Les premiers clients ne sont pas des inconnus. Meta, partenaire principal du projet, a déjà reçu des échantillons du processeur et co-développe la puce avec Arm. Santosh Janardhan, responsable infrastructure chez Meta, est monté sur scène pour expliquer que l’entreprise a besoin de « plus de silicium » pour atteindre ce qu’elle appelle la « superintelligence personnelle », une IA capable de personnaliser en profondeur chacune de ses applications, rapporte WIRED.
Kevin Weil, vice-président d’OpenAI, a emboîté le pas : « La phrase que j’entends le plus souvent chez OpenAI : « J’ai besoin de plus de puissance de calcul. » » L’IA dévore les ressources de calcul, et les processeurs classiques peinent à suivre la cadence.
Cerebras, Cloudflare, SAP, SK Telecom et Rebellions figurent aussi parmi les acheteurs annoncés, selon le communiqué officiel d’Arm. Jensen Huang (Nvidia), James Hamilton (Amazon) et Amin Vahdat (Google) ont envoyé des témoignages vidéo pour saluer l’initiative, sans toutefois s’engager à acheter. Les trois entreprises utilisent déjà des designs Arm dans leurs propres processeurs maison.
Un virage qui risque de froisser les alliés
En passant de fournisseur de plans à fabricant de puces, Arm marche sur les plates-bandes de clients historiques. Nvidia, qui vend déjà ses propres processeurs basés sur l’architecture Arm pour les data centers (la gamme Vera), pourrait voir dans cette initiative un empiètement direct sur son territoire.
Ben Bajarin, analyste chez Creative Strategies, tempère : pour l’instant, Arm lance un processeur spécialisé avec un nombre de cœurs relativement modeste, ciblé exclusivement sur l’orchestration d’agents IA. Mais à terme, si l’entreprise s’aventure vers des puces plus généralistes, la concurrence avec AMD, Intel et même Nvidia deviendra frontale, prévient-il dans une analyse relayée par WIRED.
La configuration de référence, détaillée par Arm dans sa salle de presse, empile 30 lames dans un rack standard refroidi par air pour un total de 8 160 cœurs. En refroidissement liquide, un rack de 200 kW peut accueillir 336 puces et dépasser les 45 000 cœurs. Les systèmes commerciaux sont déjà proposés par Lenovo, Supermicro et ASRockRack.
L’efficacité énergétique comme arme de conquête
L’argument central d’Arm tient en deux mots : consommation électrique. L’architecture a conquis le mobile précisément grâce à sa sobriété énergétique, une qualité que l’entreprise entend transposer dans les data centers. La facture d’électricité y représente le premier poste de dépenses opérationnelles, et la situation ne s’améliore pas : Microsoft et Nvidia viennent d’annoncer un partenariat pour accélérer la construction de centrales nucléaires destinées à alimenter leurs infrastructures IA, selon Tom’s Hardware.
Proposer un processeur deux fois plus performant par watt que la concurrence x86 pourrait séduire des opérateurs qui voient leurs coûts énergétiques grimper trimestre après trimestre. Arm affirme que le gain se chiffre en « milliards de dollars d’économies d’électricité » pour ses clients, une promesse qui reste à vérifier en conditions réelles.
Un marché à 100 milliards en ligne de mire
Creative Strategies estime que la demande de processeurs pour data centers classiques passera de 25 milliards de dollars cette année à 60 milliards en 2030 au niveau mondial. En ajoutant les puces dédiées à l’IA agentique (ces systèmes capables d’exécuter des tâches complexes de manière autonome), le cabinet projette un marché proche de 100 milliards de dollars. Même une part modeste représenterait un relais de croissance considérable pour Arm, dont les revenus dépendent encore largement des royalties mobiles.
Le défi reste de taille. Intel et AMD dominent les data centers depuis des décennies et développent à leur tour des puces taillées pour l’IA agentique. Mais Arm dispose d’un atout que ses rivaux n’ont pas : un écosystème logiciel déjà déployé chez les plus grands. AWS Graviton, Google Axion, Microsoft Azure Cobalt tournent tous sur architecture Arm. Migrer vers une puce Arm maison serait, en théorie, plus simple que d’adopter un nouveau processeur x86.
Les premières commandes sont ouvertes, la production en série est prévue pour le second semestre 2026. D’ici là, Intel et AMD ont quelques mois pour ajuster leur stratégie face à un concurrent qui, jusqu’à mardi, avait toujours préféré rester dans l’ombre de ses clients.