Paris, quartier du Marais, un après-midi d’été. Joy Hui Lin, chercheuse en littérature, se fait aborder par deux étudiants qui la complimentent sur sa tenue. La conversation est agréable, jusqu’au moment où l’un d’eux lâche : « Au fait, ces lunettes filmaient depuis le début. » Sur son nez, une paire de Ray-Ban Meta, les lunettes connectées de Meta qui enregistrent en vidéo à la première personne. Joy n’a jamais donné son accord.

Ce type de scène se multiplie dans les grandes villes, rapporte Wired dans une enquête publiée ce lundi. Des créateurs de contenu utilisent ces lunettes discrètes pour filmer leurs interactions sans prévenir leurs interlocuteurs. Certains s’en servent pour aborder des femmes sur les plages et en boîte de nuit, accumulant des millions d’abonnés sur Instagram et TikTok. Le surnom qui colle désormais à ces lunettes, selon Futurism : « lunettes de pervers ».

Drague filmée et canulars : le phénomène qui salit les lunettes de Meta

Les deux plus gros influenceurs de la sphère Ray-Ban Meta s’appellent Sayed Kaghazi et Cameron John. À eux deux, ils cumulent plus de trois millions d’abonnés sur Instagram, selon Wired. Leur spécialité : filmer leurs tentatives de drague dans l’espace public sans prévenir les femmes qu’elles passent en direct devant une caméra. D’autres créateurs s’en servent pour piéger des employés de commerce avec des farces filmées en caméra cachée, d’après une enquête de Business Insider publiée en mars.

À Vancouver, au Canada, un homme identifié sous le prénom Sherif se filme chaque nuit dans les quartiers de clubs. Dans ses vidéos, il soulève des femmes à bout de bras dans la rue, sans leur consentement. Des habitants de la ville se sont organisés sur Reddit pour documenter ses agissements et alerter la communauté, après qu’une femme a témoigné de son malaise auprès de Wired. Elle n’a appris qu’après coup que leur conversation avait été enregistrée.

Meta a vendu huit millions de paires de ces lunettes rien qu’en 2025, selon les chiffres communiqués par l’entreprise. C’est bien plus que tout autre produit du genre. Leur design ressemble à des Ray-Ban classiques, ce qui les rend quasi indétectables dans la rue. Un petit voyant LED s’allume en théorie quand la caméra enregistre, mais ce signal est rarement remarqué dans la vie courante.

Un sociologue crée l’antidote anti-surveillance

Yves Jeanrenaud, sociologue et programmeur à l’université d’Osnabrück en Allemagne, a décidé de contre-attaquer. Son arme : une application Android gratuite et en code ouvert baptisée Nearby Glasses. Elle scanne les signaux Bluetooth à proximité pour détecter la signature unique des Ray-Ban Meta, ainsi que celle des Spectacles de Snap.

L’application a déjà été téléchargée plus de 59 000 fois en quelques semaines, et une version iOS est en cours de développement, rapporte Wired. Le code source est disponible sur GitHub, consultable et modifiable par n’importe qui. Si une paire de lunettes caméra se trouve dans les parages, le téléphone de l’utilisateur affiche une alerte.

Jeanrenaud reste lucide sur la portée de son outil. « Mon application n’est pas la solution », confie-t-il au magazine. « La loi ne semble pas du côté de ceux qui veulent protéger leur vie privée. » Il voit dans la surveillance personnelle la suite logique de la collecte de données numériques que nous subissons déjà au quotidien, avec un matériel qui rend le tout encore plus invisible.

120 dollars pour filmer sans témoin

La LED censée signaler l’enregistrement est devenue un produit dérivé à part entière. Sur TikTok, un utilisateur californien opérant sous le pseudo asodcutz propose de retirer physiquement le voyant lumineux pour 120 dollars. Il appelle ça le « mode furtif ». Contacté par Wired, il a confirmé son tarif avant de cesser de répondre quand on lui a demandé son identité. Sur YouTube, d’autres créateurs publient des tutoriels pour recouvrir la diode avec du ruban adhésif noir.

Meta affirme que ses conditions d’utilisation sont claires : les utilisateurs doivent respecter la loi et utiliser les lunettes « de manière sûre et respectueuse ». Un porte-parole de la firme a rappelé à Wired que le voyant LED « s’active lors de l’enregistrement, rendant sans équivoque le fait qu’un contenu est capturé ». En pratique, cette protection repose entièrement sur la bonne foi du porteur.

Le problème va au-delà de la simple caméra. Une enquête de journaux suédois, dont le quotidien SVD, a révélé en février que les vidéos enregistrées via les lunettes sont automatiquement envoyées aux serveurs de Meta. Des sous-traitants à l’étranger les visionnent pour évaluer la qualité du produit, y compris des images intimes capturées par accident : nudité, scènes sexuelles, moments dans la salle de bains. Cette révélation a déclenché un procès pour atteinte à la vie privée, comme le rapporte TechCrunch. De son côté, l’Electronic Frontier Foundation (EFF) avertit que l’application Meta collecte les vidéos des lunettes pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle, souvent sans que l’utilisateur en ait pleinement conscience.

Trois sénateurs exigent des réponses à Zuckerberg

Mardi dernier, trois sénateurs américains, Ron Wyden, Ed Markey et Jeff Merkley, ont adressé une lettre ouverte à Mark Zuckerberg. Leur inquiétude : le projet de Meta d’intégrer la reconnaissance faciale dans ses lunettes connectées, un développement signalé par le New York Times en février.

« Les lunettes connectées de Meta pourraient capturer les images de milliers de personnes sans leur consentement, puis associer instantanément ces visages à des noms, des lieux de travail ou des profils personnels », écrivent les élus dans leur courrier, qui pointe des « risques graves de harcèlement, d’intimidation ciblée et de répression de l’expression politique ». Ils exigent que Meta détaille ses pratiques en matière de données biométriques et explique comment elle compte obtenir le consentement explicite de chaque passant dont le visage serait capturé.

Le Danemark, de son côté, explore une piste inédite : accorder à chaque citoyen un droit de propriété sur sa propre image, afin de se prémunir contre les deepfakes et les captations non consenties, rapporte l’Associated Press. Une approche qui, si elle était adoptée par d’autres pays européens, pourrait radicalement compliquer l’usage des lunettes connectées en espace public.

Le rapport de force parle de lui-même : huit millions de paires en circulation d’un côté, une application de détection téléchargée 59 000 fois et un marché noir du « mode furtif » de l’autre. Les sénateurs montent au créneau, le Danemark légifère, et un sociologue allemand tente d’armer les citoyens avec du Bluetooth. Le bras de fer entre lunettes connectées et vie privée ne fait que commencer, et l’issue dépendra autant des tribunaux que de la prochaine mise à jour logicielle de Meta.