Les géants de la tech déversent des centaines de milliards dans l’intelligence artificielle générative. Problème : ceux qui sont censés acheter n’en veulent pas. Une étude Gartner publiée le 16 mars, menée auprès de 1 539 consommateurs américains, pose un chiffre brutal : la moitié d’entre eux préfère se tourner vers des marques qui n’utilisent pas l’IA dans leurs publicités, messages et contenus.

Le paradoxe est complet. D’un côté, les budgets explosent. De l’autre, la confiance s’effondre. Et entre les deux, des entreprises qui n’ont pas encore compris que « plus d’IA » ne signifie pas « plus de clients ».

Deux tiers des consommateurs doutent de ce qu’ils lisent

Le sondage Gartner, réalisé en octobre 2025, ne se limite pas au rejet de l’IA marketing. 61 % des répondants déclarent remettre régulièrement en question la fiabilité des informations sur lesquelles ils fondent leurs décisions quotidiennes. Plus marquant : 68 % s’interrogent fréquemment sur l’authenticité des contenus qu’ils croisent en ligne.

La défiance ne se contente plus d’un haussement d’épaules. Fin 2025, seuls 27 % des consommateurs disaient encore se fier à leur instinct pour juger si une information est vraie. Les autres vérifient. Ils comparent, ils recoupent, ils doutent par défaut. Le basculement est massif : le public traite désormais chaque contenu comme potentiellement fabriqué jusqu’à preuve du contraire.

Emily Weiss, analyste senior chez Gartner, résume le virage : « Les consommateurs s’interrogent sur ce qui est réel et s’efforcent de vérifier davantage ce qu’ils voient. » Pour les marques, la conséquence est directe : chaque message estampillé IA déclenche un réflexe de méfiance.

Du père Noël Coca-Cola au « colle sur la pizza » de Google

Le rejet n’a pas surgi de nulle part. Décembre 2024 : Coca-Cola dévoile sa publicité de Noël entièrement générée par IA. Mains à six doigts, visages qui oscillent entre humain et mannequin de cire, camions rouges aux proportions douteuses. L’accueil est désastreux. Sur les réseaux sociaux, la vidéo devient un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. Le Guardian rapporte que la marque a dû multiplier les explications face à un torrent de critiques.

En mai 2025, Google offre un autre moment de grâce involontaire. Ses AI Overviews, ces résumés automatiques affichés en haut des résultats de recherche, recommandent de mettre de la colle sur une pizza pour que le fromage tienne mieux, ou de manger quelques cailloux par jour pour les minéraux. Le ridicule des réponses, relayé par The Verge et Ars Technica, force Google à revoir en urgence ses filtres de sécurité.

Ces incidents ont ancré une image précise dans l’esprit du grand public : l’IA générative, livrée à elle-même, produit du contenu absurde ou trompeur. Et quand une marque colle son nom dessus, c’est sa crédibilité qui trinque.

Le fossé à 200 milliards de dollars

Côté entreprises, personne ne freine. Les dépenses mondiales en infrastructure et services d’IA générative devraient dépasser 200 milliards de dollars en 2025, selon les projections d’IDC publiées en janvier. Meta, Google, Microsoft et Amazon ont chacun engagé entre 50 et 80 milliards dans leurs seuls investissements en centres de données et puces IA. Les départements marketing intègrent massivement la génération de texte, d’images et de vidéos dans leurs campagnes.

Le décalage entre l’argent investi et la perception du public crée un fossé que personne ne comble. Des milliards sont dépensés pour produire des contenus que la moitié des destinataires considèrent comme une raison de changer de marque. Le retour sur investissement promis par les fournisseurs d’IA repose sur l’hypothèse que le consommateur acceptera, voire appréciera, ces contenus générés. L’étude Gartner suggère le contraire.

Comme le révélait récemment le cas de Google réécrivant les titres de la presse avec l’IA sans prévenir, la question de la transparence n’est pas théorique : elle touche directement ce que les gens voient chaque jour.

L’Europe impose la transparence, les États-Unis temporisent

L’Union européenne a pris les devants. L’AI Act, adopté en 2024 et dont les obligations de transparence entrent progressivement en application, impose aux entreprises d’identifier clairement les contenus générés par IA destinés au public. Les systèmes de génération d’images, de texte ou de vidéo doivent porter un marquage explicite. Les amendes prévues grimpent jusqu’à 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires mondial, selon le montant le plus élevé.

De l’autre côté de l’Atlantique, le paysage reste morcelé. Aucune loi fédérale n’encadre l’étiquetage des contenus IA. La Californie et le Colorado ont adopté des textes partiels sur la transparence algorithmique, rapporte Reuters, mais sans obligation de marquage systématique. La FTC surveille les pratiques commerciales trompeuses liées à l’IA, sans aller plus loin.

Pour les marques internationales, le calcul est simple : s’aligner sur les exigences européennes, les plus strictes, ou gérer deux stratégies parallèles avec le risque de sanctions d’un côté et de perte de confiance de l’autre.

Trois règles pour ne pas perdre un client sur deux

Les données Gartner dessinent un profil de marque qui survit à la méfiance ambiante. Premier principe : proposer l’IA comme un outil visible et optionnel, pas comme un remplacement invisible. Le consommateur veut choisir d’interagir avec une IA, pas découvrir après coup qu’il l’a fait.

Deuxième levier : permettre de refuser. Offrir un bouton « sans IA » sur un service client automatisé ou une campagne personnalisée revient à dire au client qu’il garde le contrôle. Gartner constate que cette simple option suffit à inverser la perception : l’IA passe de menace à commodité.

Troisième exigence : prouver. Quand 68 % du public remet en cause l’authenticité de ce qu’il voit, les affirmations gratuites ne passent plus. Les marques doivent appuyer leurs contenus par des preuves vérifiables, qu’il s’agisse de données sourcées, de labels de certification ou de processus d’audit visibles.

Weiss le formule sans détour : « Les spécialistes du marketing devraient considérer l’IA générative autant comme un enjeu de confiance que comme un choix technologique. »

Gartner présentera les conclusions complètes de cette étude lors de son Marketing Symposium de Denver en juin 2026. D’ici là, les premières amendes liées à l’AI Act européen auront pu tomber. Les marques qui n’auront pas ajusté leur stratégie risquent de payer deux fois : en confiance perdue côté clients, et en sanctions côté régulateurs.