Le rapport mensuel de l’emploi aux États-Unis publié vendredi 6 mars a fait l’effet d’une douche froide. Selon le Bureau of Labor Statistics (BLS), l’économie américaine a détruit 92 000 postes en février, alors que les analystes tablaient sur 50 000 créations nettes. Le taux de chômage grimpe à 4,4 %, son niveau le plus élevé depuis deux ans. Dans le même temps, une étude publiée par deux économistes d’Anthropic affirme que l’intelligence artificielle n’a, pour l’instant, presque aucun effet mesurable sur le marché du travail. Deux lectures radicalement différentes d’une même réalité.
Un mois de février catastrophique pour la tech
Les données du BLS révèlent des pertes concentrées dans plusieurs secteurs clés. L’industrie des semi-conducteurs a perdu 1 000 postes en un seul mois et 17 200 sur un an. La catégorie « conception de systèmes informatiques et services associés », qui regroupe l’essentiel de l’emploi tech qualifié, accuse un recul de 26 400 emplois en glissement annuel. Du côté de l’hébergement et de l’infrastructure cloud, la baisse atteint 4 400 postes sur douze mois.
Le cabinet Challenger, Gray & Christmas, référence américaine du suivi des plans de licenciement, enfonce le clou. Dans son rapport de février, il comptabilise 33 330 suppressions de postes dans le secteur technologique depuis le début de l’année 2026, en hausse de 51 % par rapport à la même période en 2025. Andy Challenger, directeur des revenus du cabinet, pointe une convergence de facteurs : « La tech subit plusieurs pressions en même temps. L’IA est le sujet principal, mais il y a aussi les préoccupations réglementaires internationales, le ralentissement de la publicité numérique lié aux droits de douane et à l’incertitude économique, et la hausse des coûts d’emploi et de financement. »
L’IA, bouc émissaire ou coupable ?
Les chiffres de Challenger, Gray & Christmas sont sans ambiguïté sur un point : l’intelligence artificielle est de plus en plus souvent citée comme motif de licenciement. En février, 4 680 suppressions de postes ont été directement attribuées à l’IA, soit environ 10 % du total mensuel. Depuis le début de l’année, ce chiffre atteint 12 304 postes, représentant 8 % de l’ensemble des plans de réduction d’effectifs.
La tendance s’accélère. En 2025, les entreprises avaient invoqué l’IA pour justifier 54 836 suppressions de postes, soit 5 % du total annuel. Depuis 2023, date à laquelle le cabinet a commencé à traquer ce motif, 91 753 licenciements ont été rattachés à l’intelligence artificielle sur le territoire américain.
L’exemple le plus marquant reste celui de Block, la société de paiement fondée par Jack Dorsey. Fin février, l’entreprise a annoncé la suppression de 4 000 postes, soit 40 % de ses effectifs, en invoquant explicitement l’IA comme raison principale. Une décision qui a relancé le débat sur l’ampleur réelle du phénomène.
Anthropic minimise, données à l’appui
C’est dans ce contexte tendu que Maxim Massenkoff et Peter McCrory, deux économistes employés par Anthropic, ont publié un rapport de recherche intitulé « Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence ». Leur conclusion principale : il n’existe pas d’augmentation systématique du chômage parmi les travailleurs dont les métiers sont les plus exposés à l’automatisation par l’IA depuis fin 2022.
Les deux chercheurs proposent un nouvel indicateur, l’« exposition observée », qui se distingue des mesures habituelles en combinant la capacité théorique des modèles de langage avec les données réelles d’utilisation. Leur argument central : l’IA est encore très loin d’exploiter son potentiel théorique. La couverture réelle des tâches automatisables reste une fraction de ce qui serait techniquement faisable.
Le rapport identifie néanmoins un signal faible : l’embauche de jeunes travailleurs semble ralentir dans les métiers les plus exposés. Par ailleurs, les professions à forte exposition sont, selon les projections du BLS, appelées à croître moins vite d’ici 2034. Les profils les plus concernés seraient les travailleurs plus âgés, les femmes, les diplômés et les mieux rémunérés.
Le paradoxe Anthropic
La publication de cette étude par Anthropic ne manque pas d’ironie. Dario Amodei, le directeur général de la société, avait lui-même prédit en 2025 que « l’IA pourrait remplacer la moitié des emplois de bureau débutants dans un délai de un à cinq ans ». Il avait ensuite durci sa position en janvier 2026, affirmant que « l’IA finira par pouvoir tout faire, et il faut s’y préparer ».
Pourtant, l’étude de ses propres économistes plaide pour la prudence. Les auteurs reconnaissent que les tentatives passées de mesurer l’impact des technologies sur l’emploi se sont souvent trompées. Ils citent l’exemple des prédictions sur la délocalisation, qui identifiaient un quart des emplois américains comme vulnérables, alors que la plupart de ces postes ont ensuite connu une croissance saine. Une étude danoise publiée en 2025 était déjà parvenue à des résultats similaires, ne trouvant aucun effet de l’IA générative sur l’emploi ou les salaires.
Mark Hamrick, analyste économique chez Bankrate, a qualifié le rapport du BLS d’« horrible » sur une chaîne de télévision américaine, tout en estimant que l’impact de l’IA sur les chiffres globaux restait « minimal ». Gina Bolvin, gestionnaire de patrimoine à Boston, nuance de son côté : « La perturbation liée à l’IA va continuer cette année, mais la vente massive sur les valeurs logicielles est exagérée. Les robots essaient de conquérir le monde depuis vingt ou trente ans. »
Des signaux contradictoires qui s’accumulent
L’ensemble du tableau dessine un marché du travail américain pris en étau. D’un côté, les investissements massifs dans l’IA, les centres de données et les infrastructures continuent de créer de l’activité. De l’autre, les entreprises tech réduisent leurs effectifs à un rythme qui n’avait plus été observé depuis les premières années du Covid. Le secteur des « services professionnels et commerciaux » a perdu 88 000 emplois en un an, selon le BLS.
Plusieurs analystes cités par The Register soulignent que le rapport de février est parasité par des facteurs conjoncturels : une grève dans le secteur hospitalier en Californie et les effets résiduels du shutdown gouvernemental. Ces éléments brouillent la lecture, rendant encore plus difficile l’isolement de l’effet propre de l’intelligence artificielle.
L’étude d’Anthropic propose de revisiter ses analyses régulièrement, en mettant à jour son indicateur d’exposition observée à mesure que l’adoption de l’IA progresse. Un prochain rendez-vous statistique est attendu pour le rapport d’emploi de mars, qui devrait intégrer les conséquences du conflit en Iran sur les chaînes d’approvisionnement et les coûts de l’énergie, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas.