90 000 dollars le ticket d’entrée, quatre passages consécutifs au CES de Las Vegas, six ans de développement. Et pas un seul véhicule livré. Mardi 25 mars, Sony Honda Mobility a officiellement mis fin à l’Afeela, le projet de voiture électrique censé marier l’univers PlayStation à la mobilité de demain. Les réservataires californiens recevront un remboursement intégral.

Un concept séduisant, une exécution qui s’éternise

L’aventure commence au CES 2020, quand Sony dévoile le Vision-S, un prototype de berline électrique truffée de capteurs et d’écrans. Le public s’enflamme. Deux ans plus tard, Sony et Honda officialisent leur coentreprise, Sony Honda Mobility (SHM), avec l’ambition de créer un « ordinateur sur roues » capable de rivaliser avec Tesla et les constructeurs chinois. Le véhicule prend alors le nom d’Afeela et s’affiche à chaque édition du CES, de 2023 à janvier 2026, où un prototype « quasi final » paradait encore sur le salon.

Le problème, c’est que le marché n’a pas attendu. En 2020, le concept de « véhicule défini par logiciel » sonnait comme une révolution. En 2026, c’est devenu le minimum syndical pour tout constructeur qui se respecte. BYD, Xiaomi et NIO ont entre-temps inondé le marché avec des modèles livrables, bardés de fonctionnalités logicielles, à des prix deux à trois fois inférieurs.

15,7 milliards de pertes : Honda coupe les vivres

Le coup de grâce ne vient pas de Sony, mais de Honda. Le 12 mars 2026, le constructeur japonais annonce l’annulation pure et simple de trois véhicules électriques prévus pour le marché nord-américain : la Honda 0 SUV, la Honda 0 Saloon et l’Acura RSX. La facture est colossale : 15,7 milliards de dollars de pertes inscrites dans les comptes consolidés de l’exercice fiscal clos en mars 2026, selon le communiqué officiel de Honda.

Les raisons invoquées par Honda dessinent le portrait d’un constructeur pris en tenaille. D’un côté, les droits de douane imposés par l’administration Trump sur les véhicules importés ont plombé la rentabilité des modèles essence et hybrides, qui constituaient encore la vache à lait du groupe. De l’autre, la concurrence féroce des constructeurs chinois en Asie, plus agiles sur le logiciel et les cycles de développement courts, a fait fondre les parts de marché de Honda dans la région.

Sans les technologies et les actifs initialement promis par Honda, SHM s’est retrouvée sans « voie viable pour commercialiser les modèles comme prévu », selon les termes de son propre communiqué du 25 mars.

Une berline à 90 000 dollars dans un marché de SUV

Au-delà des déboires de Honda, l’Afeela souffrait de défauts structurels que l’enthousiasme des salons tech ne suffisait pas à masquer. Son format berline ciblait le segment le moins dynamique du marché américain, où les SUV électriques raflent la majorité des ventes. Son autonomie annoncée de 300 miles (environ 480 km) faisait pâle figure face à la Lucid Air et ses 420 miles, à la Mercedes EQS (390 miles) ou au Rivian R1 (410 miles), comme le souligne Wired dans son analyse de l’échec.

Quant au prix, les 90 000 dollars positionnaient l’Afeela dans le segment luxe, en compétition directe avec des marques qui disposent d’un réseau de concessionnaires, d’un service après-vente rodé et d’une réputation automobile construite sur des décennies. Sony, malgré tout son prestige dans l’électronique grand public, partait de zéro sur ce terrain.

La distribution ajoutait une couche d’absurdité : le lancement était prévu uniquement en Californie, fin 2026. Un seul État, pour un seul modèle, à un prix que la grande majorité des acheteurs de véhicules électriques ne peut pas se permettre.

Le mirage de la tech qui s’improvise constructeur

L’Afeela s’inscrit dans une longue liste de projets où des géants de la tech ont voulu se réinventer en constructeurs automobiles, avec des résultats rarement à la hauteur des promesses. Apple a travaillé dix ans sur son « Project Titan » avant de l’abandonner en 2024, après avoir englouti des milliards sans jamais produire un prototype roulant. Dyson a jeté l’éponge en 2019, après 500 millions de livres sterling investis dans un SUV électrique jugé commercialement non viable.

Le contraste avec les réussites chinoises est frappant. Xiaomi, qui a présenté sa SU7 en décembre 2023, livrait ses premiers exemplaires trois mois plus tard, en mars 2024. BYD, devenu premier constructeur mondial de véhicules électriques en volume, a doublé Tesla sur les ventes trimestrielles. Ces entreprises combinent l’agilité logicielle avec une maîtrise industrielle que ni Sony ni Apple n’ont réussi à acquérir.

La leçon se répète : savoir fabriquer des consoles de jeu, des smartphones ou des aspirateurs n’enseigne pas à gérer une chaîne d’approvisionnement automobile, à passer les certifications de sécurité de dizaines de marchés, ni à entretenir un parc de véhicules sur vingt ans.

Honda face à un virage existentiel

Pour Honda, l’annulation de l’Afeela n’est qu’un symptôme d’une crise plus profonde. Le constructeur a reconnu dans son communiqué du 12 mars que « la rentabilité de son activité automobile est actuellement en déclin », pris entre la chute de la demande de véhicules électriques aux États-Unis (liée à l’assouplissement des réglementations environnementales et à la révision des incitations fiscales) et l’incapacité à proposer des produits compétitifs face aux constructeurs chinois en Asie.

Honda avait pourtant misé gros sur l’électrification, avec l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Mais la réalité du marché en 2026 est celle d’un ralentissement brutal de la transition électrique aux États-Unis, combiné à une guerre des prix en Chine qui lamine les marges de tous les constructeurs traditionnels. Le groupe n’a pas précisé si la coentreprise avec Sony serait dissoute, indiquant simplement que « les discussions sur les plans d’affaires futurs se poursuivront ».

Ce qui attend les acheteurs qui y croyaient encore

Les quelques centaines de réservataires californiens qui avaient versé un acompte pour l’Afeela 1 recevront un remboursement intégral, a confirmé SHM. Pour eux, l’attente s’achève sans drame financier, mais avec la confirmation d’un soupçon qui planait depuis des mois : la « PlayStation sur roues » relevait davantage du concept de salon que du projet industriel abouti.

La prochaine étape pour le marché des véhicules électriques se joue ailleurs. Honda prévoit de recentrer ses investissements sur des modèles hybrides plus rentables à court terme, tandis que la compétition pour le véhicule autonome défini par logiciel continue de s’intensifier entre constructeurs chinois, Tesla et les géants européens. Quant à Sony, le groupe n’a fait aucune annonce concernant un éventuel retour dans l’automobile. Le prochain CES, en janvier 2027, sera le premier depuis six ans sans prototype Afeela sur le stand.