750 000 robots sillonnent les entrepôts d’Amazon à travers le monde. Ils trient des colis, empilent des palettes, préparent des commandes. Depuis lundi soir, la firme de Seattle veut aussi en placer dans votre salon. L’entreprise a confirmé le rachat de Fauna Robotics, une startup new-yorkaise de deux ans fondée par d’anciens ingénieurs de Meta et Google, qui conçoit un robot humanoïde bipède d’un mètre de haut, pensé pour vivre aux côtés des humains. C’est la deuxième acquisition robotique d’Amazon en quinze jours. Et cette fois, ce n’est plus une question de logistique.
Un mètre, 23 kilos, et assez doux pour s’asseoir sur votre canapé
Le premier produit de Fauna s’appelle Sprout. Debout, il culmine à 1,07 mètre et pèse 22,7 kilos, soit le gabarit d’un enfant de six ans. Le parallèle s’arrête là. Sprout est un robot bipède à corps souple, bardé de capteurs de distance et doté de bras articulés capables de saisir des objets. Son enveloppe extérieure, volontairement molle, élimine les points de pincement qui rendent les humanoïdes industriels dangereux pour quiconque s’en approche.
Ce choix technique n’est pas cosmétique. La plupart des robots humanoïdes actuels pèsent entre 60 et 80 kilos, sont rigides, surpuissants, et nécessitent des cages de sécurité pour fonctionner. Sprout prend le contre-pied : ses moteurs obéissent à des politiques de contrôle compliantes, ce qui signifie qu’ils cèdent face à une résistance au lieu de forcer. Si un enfant pousse Sprout, Sprout recule.
Rob Cochran, cofondateur et PDG de Fauna, résume la philosophie de la startup : « Les robots ont leur place auprès des gens. » Cochran n’est pas un inconnu. Il a fondé CTRL-labs, une entreprise spécialisée dans les interfaces cerveau-machine, rachetée par Meta en 2019 pour un montant estimé entre 500 millions et un milliard de dollars, selon Bloomberg. Son associé vient de Google. Les deux hommes rejoignent Amazon à New York avec l’ensemble de l’équipe Fauna.
Livraison le lundi, salon le mardi
L’achat de Fauna n’est pas un coup isolé. Le 19 mars, Amazon confirmait le rachat de Rivr, startup zurichoise qui fabrique un robot livreur à quatre pattes capable de monter les escaliers. Son fondateur, Marko Bjelonic, le décrivait à TechCrunch comme « un chien sur des rollers ». Rivr, financée à hauteur de 25 millions de dollars et valorisée à 100 millions selon PitchBook, comptait déjà Amazon parmi ses investisseurs via l’Industrial Innovation Fund. La boucle se referme.
Deux acquisitions en quinze jours dessinent une stratégie lisible. Rivr couvre le dernier kilomètre : le colis arrive jusqu’à votre porte, même au troisième étage sans ascenseur. Fauna couvre ce qui se passe après. Sprout est conçu pour le commerce de détail, le divertissement et le foyer. Disney, Boston Dynamics, l’université de Californie à San Diego et la New York University l’utilisent déjà pour tester des scénarios d’interaction avec le public. Amazon rachète donc à la fois les jambes qui montent vos escaliers et les mains qui pourraient ranger ce qu’il y a dans le carton.
Pourquoi Astro a échoué (et ce qui change)
C’est la deuxième fois qu’Amazon tente sa chance dans la robotique domestique. En 2021, la firme dévoilait Astro, un robot-tablette monté sur trois roues, vendu 1 599 dollars sur invitation. Le concept : un Alexa mobile qui suit son propriétaire de pièce en pièce pour surveiller la maison ou passer des appels vidéo. L’accueil a été brutal. Bloomberg rapportait que seules quelques centaines d’unités avaient trouvé preneur en six mois. David Priest, journaliste chez CNET, le qualifiait de « gadget de luxe sans cas d’usage convaincant ».
Le diagnostic est simple. Astro empilait un écran sur des roulettes sans apporter de fonctionnalité qu’un Echo Show fixe ne remplissait pas déjà. Sprout représente l’exact opposé : un corps articulé doté de mains, capable de se lever, s’asseoir et manipuler physiquement son environnement. La forme humanoïde ouvre des usages inaccessibles à un robot roulant. Accueillir un visiteur, porter un objet d’une pièce à l’autre, accompagner une personne âgée dans ses déplacements. Ce ne sont plus les mêmes promesses.
Amazon semble avoir retenu la leçon : au lieu de construire en interne et de tout miser sur un seul produit, l’entreprise achète des équipes qui ont déjà prouvé la viabilité technique. Fauna livrait ses premières unités « Creator Edition » dès janvier 2026 à des partenaires triés sur le volet. Le robot existe, marche et fonctionne.
La Chine mène la course, Amazon entre dans l’arène
Le marché des robots humanoïdes explose, et la Chine le domine. En 2025, 13 317 unités ont été livrées dans le monde, dont 87 % sortaient d’usines chinoises. Unitree a popularisé les quadrupèdes à quelques milliers de dollars. Des constructeurs comme Fourier Intelligence et UBTech poussent les humanoïdes bipèdes vers le grand public à des prix qui baissent chaque trimestre.
Aux États-Unis, Figure AI et Apptronik développent des humanoïdes à taille adulte destinés aux usines. Tesla promet son Optimus depuis 2022 sans calendrier commercial ferme. Mais aucun géant américain de la tech n’avait encore posé ses pions sur le marché des robots domestiques grand public. C’est ce vide qu’Amazon cherche à combler.
L’entreprise dispose d’un atout que ses concurrents n’ont pas : un réseau logistique mondial, des centaines de millions de foyers équipés en appareils Echo et Ring, et vingt ans d’expérience à se faire ouvrir la porte des gens. Si un robot doit entrer dans les maisons américaines, Amazon connaît le chemin mieux que quiconque. La question n’est plus de savoir si les robots domestiques arriveront, mais qui sonnera en premier.
Un prix, une date, et beaucoup de silence
Ni Amazon ni Fauna n’ont communiqué sur le montant de la transaction. Aucun calendrier de lancement grand public n’a été évoqué. Le communiqué d’Amazon se limite à une promesse calibrée : « inventer de nouvelles façons d’améliorer la vie de nos clients ». Le vocabulaire est vague, l’ambition ne l’est pas.
L’entreprise de Jeff Jassy a dépensé plus de 775 millions de dollars pour acquérir Kiva Systems en 2012, les robots qui ont révolutionné ses entrepôts. Quatorze ans plus tard, ces machines traitent des millions de colis par jour. Le pari Fauna vise le même genre de transformation, à une échelle différente. Si Sprout ou ses descendants trouvent leur place dans les foyers, Amazon ne se contentera plus de livrer des produits. Il installera un point de contact permanent dans chaque maison connectée, capable de commander, surveiller et interagir en son nom.
Rivr livre les colis jusqu’à la porte. Sprout pourrait les réceptionner de l’autre côté. Le prochain chapitre de la robotique domestique s’écrira avec un logo Amazon sur le ventre.