692 millions de dollars sur trois ans. C’est la rémunération maximale que Sundar Pichai pourrait décrocher si les filiales les plus ambitieuses d’Alphabet tiennent leurs promesses. Un document déposé vendredi auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, détaille un contrat d’un genre nouveau pour le PDG de Google : des actions dont la valeur dépend directement des résultats de Waymo, le service de taxis sans chauffeur, et de Wing, la branche livraison par drones.

Un salaire conditionné aux voitures autonomes

Le Financial Times, premier à repérer le dépôt réglementaire, précise que l’essentiel de cette enveloppe repose sur des actions à déblocage progressif, indexées sur des objectifs de performance. Concrètement, si Waymo et Wing stagnent, Pichai ne verra qu’une fraction de ces 692 millions. La logique est claire : Google veut que son patron ait la peau dans le jeu sur les deux paris technologiques les plus gourmands en capital du groupe.

Waymo, qui a déjà déployé ses robotaxis dans plusieurs villes américaines, représente un gouffre financier depuis plus d’une décennie. Wing, moins médiatisé, a commencé à livrer des colis par drone en Australie, en Finlande et dans certains États américains. Les deux filiales sont des machines à brûler du cash, mais elles portent aussi le potentiel de croissance le plus explosif d’Alphabet en dehors de la publicité en ligne.

La fortune tranquille du patron de Google

Pichai ne partait pas de zéro. Selon les déclarations boursières compilées par Bloomberg, le PDG et son épouse détenaient fin 2025 des actions Alphabet pour une valeur proche de 500 millions de dollars, auxquelles s’ajoutent environ 650 millions déjà cédés sur les marchés au fil des ans. La capitalisation boursière d’Alphabet a été multipliée par sept depuis sa prise de fonction en 2015, ce qui a mécaniquement gonflé la valeur de ses stock-options.

Rapporté au chiffre d’affaires annuel du groupe (environ 350 milliards de dollars en 2025), le package de Pichai représente moins de 0,1 % des revenus sur trois ans. C’est le type de calcul que les conseils d’administration avancent pour justifier ces montants : à cette échelle, le coût du dirigeant pèse moins qu’une erreur de prévision trimestrielle sur les recettes publicitaires.

Les fondateurs s’offrent la Floride

Le contraste est saisissant avec les cofondateurs du groupe. Larry Page et Sergey Brin, respectivement deuxième et quatrième fortunes mondiales, ont choisi une stratégie très différente ces derniers mois. Selon TechCrunch et Business Insider, Page a injecté plus de 173 millions de dollars dans deux propriétés à Coconut Grove, en Floride. Brin, de son côté, vient d’acquérir un manoir à 51 millions sur Allison Island, dans la baie de Biscayne, après deux autres achats totalisant 92 millions.

Résultat : quatre des cinq personnes les plus riches de la planète possèdent désormais une résidence dans un périmètre de 30 kilomètres autour de Miami. Mark Zuckerberg, le patron de Meta, y a lui aussi acheté récemment. Le seul absent du classement floridien reste Elon Musk.

Pichai, lui, n’a pas bougé. Sa résidence principale reste à Los Altos, en Californie, à deux pas du campus de Google.

La taxe qui fait déménager les milliardaires

Derrière cet exode immobilier se cache un projet de loi californien qui affole la Silicon Valley. Le Billionaire Tax Act, poussé par un syndicat du secteur de la santé, prévoit un prélèvement unique de 5 % sur le patrimoine de tout résident dont la fortune dépasse un milliard de dollars. Environ 200 personnes seraient concernées, pour un rendement estimé à 100 milliards de dollars. La mesure s’appliquerait rétroactivement à toute personne domiciliée en Californie au 1er janvier 2026.

Le détail qui fait le plus grincer des dents, selon le New York Post : la taxe porterait sur les droits de vote, pas sur la participation réelle. Page détient environ 3 % des actions d’Alphabet, mais contrôle près de 30 % des votes grâce à la structure en actions à double catégorie. C’est sur cette base de 30 % que l’impôt serait calculé. Pour des groupes comme Alphabet ou Meta, dont les fondateurs ont conservé un pouvoir de vote disproportionné, la facture exploserait.

Le San Francisco Standard rapporte que le professeur de droit David Gamage, l’un des architectes du texte, estime que la Silicon Valley surréagit. Selon lui, les fondateurs dont la fortune est immobilisée dans des actions de sociétés non cotées pourraient ouvrir un « compte de report » et ne payer que lors de la vente effective des titres. Mais cet argument peine à convaincre les intéressés, dont plusieurs ont déjà transféré leur résidence fiscale en Floride, un État sans impôt sur le revenu ni sur la fortune.

Un fossé qui se creuse dans la tech

Le package de Pichai relance un débat récurrent dans le secteur. La rémunération des dirigeants des géants technologiques a décollé au rythme de leurs valorisations boursières. Chez Apple, Tim Cook avait touché 63 millions de dollars en 2023, une somme déjà jugée astronomique par les analystes. Chez Microsoft, la rémunération de Satya Nadella avoisinait 49 millions la même année. Avec 230 millions annualisés, Pichai joue dans une catégorie à part, même si la totalité du montant reste conditionnée à des résultats que personne ne peut garantir.

L’assemblée générale d’Alphabet, prévue en juin, devra ratifier ce nouveau contrat. Les fonds activistes et les investisseurs institutionnels, qui avaient déjà voté contre la rémunération de Pichai en 2022, pourraient saisir l’occasion pour remettre le sujet sur la table. La question n’est plus seulement de savoir combien vaut un PDG, mais ce que ces montants révèlent de la confiance (ou du pari) d’un conseil d’administration sur l’avenir de l’IA appliquée au transport et à la logistique.