600 millions de dollars. C’est le montant que Netflix pourrait débourser pour s’offrir InterPositive, la startup d’intelligence artificielle fondée par Ben Affleck. Si les conditions de performance sont remplies, ce rachat deviendrait la deuxième acquisition la plus chère de l’histoire du géant du streaming, juste derrière les 700 millions lâchés pour la Roald Dahl Story Company en 2021.
Ben Affleck, de Batman à l’IA
L’acteur et réalisateur oscarisé n’en est pas à son premier virage inattendu. En 2022, alors que les premiers modèles d’IA générative commençaient à secouer Hollywood, Affleck a discrètement créé InterPositive à Los Angeles. Son constat de départ : les outils d’IA existants ne comprenaient rien au langage du cinéma. Ni la distorsion d’un objectif, ni la façon dont la lumière change dans une scène, ni les contraintes d’un vrai plateau de tournage.
Avec une équipe de 16 ingénieurs, chercheurs et créatifs, il a filmé un jeu de données propriétaire sur un plateau contrôlé, reproduisant les conditions réelles d’une production. Le résultat : un modèle d’IA entraîné à comprendre la logique visuelle et la cohérence éditoriale d’un film. Concrètement, l’outil permet de corriger des problèmes de continuité, de modifier l’éclairage d’un plan ou d’ajouter des effets visuels en post-production, le tout en respectant les intentions du réalisateur.
Point crucial, et Affleck y tient : InterPositive ne génère pas de contenu original. Pas de personnages synthétiques, pas de scènes inventées par la machine. L’IA travaille exclusivement à partir des rushs existants d’une production. « Les outils sont conçus pour garder les décisions créatives entre les mains des artistes », a écrit Affleck dans le communiqué officiel publié par Netflix.
Un chèque à 600 millions sous conditions
Le montant du rachat, révélé par Bloomberg le 11 mars, a surpris l’industrie. Netflix n’a pas confirmé le chiffre, mais selon des sources proches du dossier, le paiement initial serait inférieur à 600 millions. Affleck et les investisseurs d’InterPositive toucheraient la totalité uniquement si certains objectifs de performance sont atteints.
Pour une startup de 16 personnes restée en mode furtif pendant quatre ans, la valorisation paraît vertigineuse. Mais elle reflète autre chose qu’un simple outil de post-production : Netflix rachète un avantage concurrentiel dans une industrie où chaque studio cherche à réduire les coûts de production sans sacrifier la qualité visuelle.
Le timing du rachat n’est pas anodin. Une semaine avant d’annoncer l’acquisition d’InterPositive, Netflix venait de renoncer au rachat des studios et du streaming de Warner Bros. Discovery, laissant Paramount Skydance remporter l’enchère. Plutôt que de dépenser plus de 100 milliards dans des infrastructures physiques, Netflix mise sur la technologie.
La course aux armes IA d’Hollywood
Netflix n’avance pas seul sur ce terrain. La plateforme utilise déjà l’IA générative dans ses productions originales. Dans la série argentine « L’Éternaute », diffusée en 2025, des scènes d’effondrement de bâtiments ont été créées grâce à des outils d’IA, selon TechCrunch. Et lors d’une communication aux investisseurs fin 2025, la direction affirmait être « très bien positionnée pour exploiter les avancées en cours de l’IA ».
Ses rivaux suivent la même trajectoire. Amazon a lancé en février 2026 des tests internes d’outils IA dédiés à la production cinématographique et télévisuelle, rapporte TechCrunch. Disney, de son côté, a signé fin 2025 un partenariat exclusif avec OpenAI, même si cette exclusivité ne dure qu’un an avant de s’ouvrir à d’autres studios.
La différence avec InterPositive : l’outil d’Affleck a été pensé par un cinéaste, pour des cinéastes. Le vocabulaire technique, les contraintes de plateau, les règles de continuité visuelle sont intégrés dans le modèle dès sa conception. Ce n’est pas un chatbot qu’on adapte au cinéma, c’est un outil natif du métier.
Hollywood entre fascination et méfiance
L’acquisition intervient dans un contexte tendu. Les grèves de scénaristes et d’acteurs de 2023, qui ont paralysé l’industrie pendant des mois, portaient en partie sur l’utilisation de l’IA. Les accords obtenus par la Writers Guild of America et la SAG-AFTRA encadrent l’usage des outils génératifs, mais les syndicats restent vigilants.
Affleck joue une partition délicate. D’un côté, il investit massivement dans l’IA appliquée au cinéma. De l’autre, il martèle que « la créativité humaine doit rester protégée » et que ses outils ne touchent pas aux performances des acteurs. Netflix prévoit d’offrir l’accès à la technologie d’InterPositive à ses partenaires créatifs, sans la commercialiser auprès d’autres studios.
Elizabeth Stone, directrice produit et technologie de Netflix, cadre le discours : « Notre approche de l’IA a toujours visé à servir les besoins de la communauté créative et de nos abonnés. » Bela Bajaria, directrice des contenus, parle de « plus de choix, plus de contrôle et plus de protection pour la vision des créateurs ». Des mots soigneusement choisis pour rassurer une industrie échaudée.
Le pari de la post-production invisible
Si l’IA d’InterPositive tient ses promesses, les spectateurs ne la verront jamais. C’est tout l’intérêt : corriger un reflet gênant, harmoniser l’éclairage entre deux plans, remplacer un arrière-plan sans mobiliser une équipe de dizaines de techniciens pendant des semaines. Les économies potentielles se chiffrent en millions par production.
Pour Netflix, qui a dépensé plus de 17 milliards de dollars en contenus en 2025 selon ses propres déclarations financières, chaque pourcentage de réduction des coûts de post-production représente des centaines de millions d’économies sur l’ensemble du catalogue. Vue sous cet angle, la facture de 600 millions pour InterPositive pourrait se rentabiliser en quelques années.
Amazon doit présenter les premiers résultats de ses outils IA internes d’ici l’été 2026. L’exclusivité Disney-OpenAI expire fin 2026. La fenêtre d’avance de Netflix est étroite, mais elle existe. Affleck, lui, rejoint la plateforme comme conseiller senior, preuve que le géant du streaming ne rachète pas seulement un logiciel, mais aussi la crédibilité d’un nom qui parle à Hollywood.