6 milliards de dollars. C’est le prix que vient de payer l’Arabie saoudite pour s’offrir Mobile Legends, l’un des jeux mobiles les plus populaires d’Asie du Sud-Est. Un achat de plus dans une liste qui commence à ressembler à un inventaire de Noël : Nintendo, Electronic Arts, Capcom, Take-Two, SNK. Derrière cette frénésie d’acquisitions, un seul acteur : le fonds souverain saoudien PIF, qui transforme méthodiquement le pétrole en pixels.
Moonton change de mains pour la troisième fois
L’accord, révélé par Bloomberg et confirmé par Reuters, voit Savvy Games Group, la filiale jeux vidéo du PIF, racheter Moonton Technology à ByteDance pour environ 6 milliards de dollars. Moonton, c’est le studio shanghaïen derrière Mobile Legends: Bang Bang, un jeu de type MOBA qui revendique des centaines de millions de joueurs, principalement en Asie du Sud-Est, où il domine les classements depuis des années.
ByteDance avait racheté Moonton en 2021, à l’époque où le propriétaire de TikTok tentait de se diversifier dans le jeu vidéo. Depuis, la maison mère a fait marche arrière. Dès 2023, des rumeurs de revente circulaient. En 2024, ByteDance confirmait être « en discussions pour vendre son activité jeux », avec Tencent d’abord pressenti comme acheteur. C’est finalement Savvy Games qui a raflé la mise, selon GamesIndustry.biz, avec un accord dont les termes ont été finalisés la semaine dernière.
Brian Ward, PDG de Savvy Games, a déclaré que cette acquisition renforçait la division mobile du groupe et étendait sa portée dans l’esport. L’équipe dirigeante de Moonton restera en place, et des programmes d’incitation seront proposés aux employés existants.
La liste de courses la plus chère du jeu vidéo
Le rachat de Moonton n’est pas un coup isolé. C’est une pièce de plus dans un puzzle que le PIF assemble depuis 2021, et dont l’ampleur donne le vertige quand on met les chiffres bout à bout.
Commençons par les participations minoritaires. En 2021, le fonds saoudien investissait plus de 3 milliards de dollars en actions chez trois éditeurs majeurs : Activision Blizzard, Electronic Arts et Take-Two Interactive (l’éditeur de GTA). En 2022, il prenait 5 % de Nintendo, avant d’augmenter sa participation à 8,26 % en février 2023, devenant au passage le plus gros actionnaire externe du fabricant de la Switch, selon AP. Des parts dans Capcom (Resident Evil, Street Fighter), Nexon (MapleStory) et Koei Tecmo (Nioh, Dynasty Warriors) ont suivi.
Côté acquisitions directes, la fondation du prince héritier Mohammed ben Salmane possède déjà 96 % de SNK, le studio japonais légendaire derrière The King of Fighters et Metal Slug. Savvy Games avait aussi injecté 1 milliard de dollars dans Embracer Group, le conglomérat suédois qui possède des dizaines de studios et de licences.
Et puis il y a le gros morceau. En septembre dernier, le Wall Street Journal révélait que le PIF, associé à Silver Lake et Affinity Partners (le fonds de Jared Kushner), négociait le rachat complet d’Electronic Arts pour environ 55 milliards de dollars. L’opération a depuis été confirmée par EA : les actionnaires recevront 210 dollars par action en cash. C’est, selon GamesIndustry.biz, « le plus gros rachat privé de l’histoire » en termes de paiement cash. EA, c’est FIFA (devenu EA Sports FC), Battlefield, The Sims, Apex Legends, Star Wars Jedi. Un catalogue qui touche à peu près tous les segments du marché.
Du pétrole au gaming : la logique Vision 2030
Pourquoi un royaume pétrolier dépense-t-il des dizaines de milliards dans le jeu vidéo ? La réponse tient en deux mots : Vision 2030, le plan de transformation économique lancé par le prince héritier pour préparer l’après-pétrole.
Le divertissement est un pilier central de cette stratégie. L’Arabie saoudite investit massivement dans le sport (rachat de Newcastle, Ligue de football saoudienne, Formule 1 à Jeddah, Coupe du monde 2034), dans le tourisme (projet NEOM) et dans la culture. Le jeu vidéo s’inscrit dans cette même logique : créer une industrie locale, attirer les talents, et surtout contrôler une part de l’influence culturelle mondiale.
« Pour le PIF, les jeux sont une infrastructure culturelle, des actifs aussi essentiels à l’influence mondiale que le sport ou le cinéma », analysait Joost van Dreunen, professeur spécialisé en industrie du jeu à la NYU Stern School of Business, cité par Reuters à propos du rachat d’EA.
Avec l’acquisition de Moonton, le PIF ajoute une pièce stratégique : le marché mobile asiatique. Mobile Legends est un phénomène en Indonésie, aux Philippines, en Malaisie et au Vietnam, des marchés en pleine croissance où le jeu sur smartphone domine largement le PC et la console. C’est un public que ni EA, ni Nintendo ne touchent efficacement.
Un appétit qui inquiète
Cette stratégie n’est pas sans susciter des critiques. Depuis le début de ces investissements, des voix s’élèvent dans l’industrie et chez les joueurs. Les préoccupations portent principalement sur le bilan de l’Arabie saoudite en matière de droits humains, et sur ce que signifie confier à un fonds souverain un pouvoir d’influence aussi large sur un média consommé massivement par des jeunes.
La question de la concentration se pose aussi. Si l’on additionne les participations et les acquisitions, le PIF a directement ou indirectement accès aux conseils d’administration de studios qui produisent certains des jeux les plus vendus de la planète : Mario, Zelda, FIFA, GTA, Resident Evil, Street Fighter, Mobile Legends, The King of Fighters. Aucun autre investisseur privé ou souverain ne peut revendiquer un tel portefeuille dans le jeu vidéo.
Pour l’instant, les régulateurs n’ont pas bronché. Le rachat d’EA doit encore passer les étapes réglementaires habituelles, avec une clôture prévue au premier trimestre de l’exercice fiscal 2027 d’EA. Quant à Moonton, le Financial Times rapporte que Savvy Games n’a pas souhaité commenter les détails de la transaction, mais que la finalisation est imminente.
ByteDance lâche le gaming, le PIF accélère
Du côté de ByteDance, cette vente marque un recul stratégique assumé. Reuters notait que l’accord « constituerait un retrait majeur de ByteDance du jeu vidéo en ligne ». Après avoir tenté de rivaliser avec Tencent et NetEase sur leur propre terrain, le géant chinois se recentre sur ce qui fonctionne : TikTok, l’IA et le commerce en ligne.
Pour le PIF, c’est l’inverse. Le fonds saoudien n’a pas fini ses emplettes. En 2022, GamesIndustry.biz rapportait que l’Arabie saoudite avait mis de côté 13 milliards de dollars spécifiquement pour acquérir un éditeur majeur. Le rachat d’EA et de Moonton ont probablement entamé cette enveloppe, mais au rythme actuel, la question n’est plus de savoir si le PIF va continuer, mais quelle sera sa prochaine cible. Ubisoft, dont le cours de bourse reste fragile ? Un éditeur japonais comme Square Enix ou Sega ? La seule certitude, c’est que le jeu vidéo mondial a un nouveau propriétaire en puissance, et qu’il opère depuis Riyad.