55 milliards de dollars. C’est ce que la NASA a englouti dans la fusée SLS et la capsule Orion avant même que quatre êtres humains ne s’y installent. Mercredi 1er avril, si la météo le permet, le compte à rebours d’Artemis II s’achèvera à Kennedy Space Center, en Floride, et pour la première fois depuis décembre 1972, des astronautes quitteront l’orbite terrestre pour filer vers la Lune.

Le commandant Reid Wiseman, le pilote Victor Glover, la spécialiste de mission Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen embarqueront pour dix jours autour de notre satellite. Pas d’alunissage cette fois : la mission est un vol d’essai, conçu pour vérifier que l’équipement tient ses promesses avant d’envoyer quiconque se poser sur le sol lunaire.

Trois premières historiques en une seule mission

Ce vol ne se contente pas de rejouer Apollo. Victor Glover sera le premier astronaute noir à atteindre la Lune. Christina Koch, la première femme. Et Jeremy Hansen, de l’Agence spatiale canadienne, deviendra le premier non-Américain à s’aventurer aussi loin de la Terre. Lors de son survol de la face cachée, l’équipage devrait battre le record de distance établi par Apollo 13 en 1970, le point le plus éloigné jamais atteint par des humains.

Pendant environ quarante minutes, la capsule Orion survolera la face cachée de la Lune et perdra tout contact radio avec Houston. Pour les quatre astronautes, ce sera le moment le plus isolé de l’histoire spatiale habitée.

Un programme prévu pour 2016, lancé dix ans plus tard

La fusée SLS était censée voler en 2016 pour un budget de 5 milliards de dollars, rappelle Casey Dreier, responsable de la politique spatiale à la Planetary Society. Elle a finalement décollé sans équipage en novembre 2022 lors d’Artemis I, et le compteur affichait déjà 24 milliards rien que pour le lanceur. En ajoutant les 20 milliards de la capsule Orion et les infrastructures au sol, le total dépassait les 50 milliards fin 2025, selon un audit de l’inspecteur général de la NASA.

Chaque lancement de SLS coûte environ 4,1 milliards de dollars, d’après les estimations du bureau de l’inspecteur général. À titre de comparaison, un vol de Falcon Heavy de SpaceX coûte environ 150 millions. L’écart s’explique en partie par l’héritage du programme : SLS réutilise des composants de la navette spatiale, fabriqués par les mêmes sous-traitants depuis les années 1970. Un rapport du Government Accountability Office de juillet 2025 estimait les dépassements budgétaires à 7 milliards de dollars, soit près de la moitié de l’ensemble des surcoûts de l’agence.

Le bouclier thermique, source d’inquiétude persistante

Lors du retour d’Artemis I en décembre 2022, le bouclier thermique de la capsule Orion a subi des dommages imprévus. Des morceaux du matériau ablatif Avcoat se sont détachés de façon inattendue pendant la traversée de l’atmosphère terrestre à près de 40 000 km/h. Pour un vol inhabité, l’incident est resté anecdotique. Pour Artemis II, il devient un sujet central : ce même bouclier devra protéger quatre vies humaines.

La NASA affirme avoir identifié la cause du problème et adapté la trajectoire de rentrée. Lors de la conférence de presse de la revue de vol, Lori Glaze, responsable du programme Moon to Mars, a confirmé que « toutes les équipes ont donné leur feu vert ». Mais John Honeycutt, président de l’équipe de gestion de mission, a reconnu que les statistiques historiques des nouveaux lanceurs donnent un taux de succès d’environ 50 %. « Je ne veux pas que les gens pensent que c’est du 50-50 », a-t-il ajouté. « Nous sommes dans une bien meilleure position que ça. »

La Chine en embuscade, et 100 milliards de patience

Pendant que la NASA corrigeait des fuites d’hélium et remplaçait des joints dans le bâtiment d’assemblage en Floride, la Chine avançait. Pékin vise un alunissage habité avant 2030 et construit sa propre station spatiale modulaire en orbite basse. L’administrateur de la NASA, Jared Isaacman, a posé le cadre sans détour : « Le chronomètre tourne dans cette compétition entre grandes puissances. Le succès ou l’échec se mesurera en mois, pas en années. »

La pression ne vient pas que de l’extérieur. Isaacman a aussi prévenu en interne : « Le public a investi plus de 100 milliards de dollars et a été très patient avec le retour de l’Amérique sur la Lune. » En total, l’effort Artemis pourrait atteindre les 93 milliards de dollars d’ici 2025, selon un audit de 2021 de l’inspecteur général. Et 20 milliards supplémentaires sont prévus pour construire une base lunaire permanente.

Ce que la mission doit prouver

Artemis II n’est pas un vol de prestige. La NASA lui a assigné cinq objectifs prioritaires, qui se résument en une question : est-ce que tout cet équipement peut réellement ramener des humains vivants de la Lune ? La mission testera les systèmes de survie de la capsule Orion en conditions réelles, les protocoles d’urgence, la navigation en espace lointain et la capacité de l’équipage à fonctionner pendant dix jours loin de toute possibilité de secours.

En cas de succès, la suite du calendrier se déroule ainsi : Artemis III, prévu pour 2027, testera la capsule Orion avec les modules d’alunissage commerciaux de SpaceX et Blue Origin en orbite terrestre basse. Le premier alunissage depuis 1972 n’interviendrait qu’avec Artemis IV. Puis Artemis V entamerait la construction d’infrastructures permanentes sur la Lune.

En cas d’échec, ou même de demi-succès inquiétant, le calendrier déjà fragile pourrait s’effondrer. Et avec lui, l’avance américaine dans une course lunaire que la Chine dispute désormais ouvertement.

48 heures avant le décollage

La fenêtre de tir s’ouvre le 1er avril à 18h24 (heure de l’Est américain, soit le 2 avril à 00h24 heure de Paris) et reste disponible jusqu’au 6 avril. Si aucun créneau n’est exploité, la prochaine opportunité tombe au 30 avril. Les quatre astronautes sont en quarantaine depuis le 18 mars au Johnson Space Center de Houston. Ils ont rejoint la Floride le 27 mars.

La NASA diffuse un direct 24h/24 de la fusée sur le pas de tir via YouTube. Après le lancement, un nouveau site web, l’Artemis Real-time Orbit Website, permettra de suivre la position d’Orion en temps réel, sa distance par rapport à la Terre et à la Lune.

Le dernier humain à avoir vu la Lune de près, l’astronaute Harrison Schmitt lors d’Apollo 17, a aujourd’hui 90 ans. Si mercredi se passe comme prévu, il ne sera plus le dernier.