« J’ai tellement de gratitude envers ceux qui ont écrit du code complexe, caractère par caractère. » Le 17 mars, Sam Altman a posté ces mots sur X. Deux jours plus tôt, Reuters révélait que Meta envisageait de licencier 20 % de ses effectifs. Amazon venait de supprimer 16 000 postes. Block, la moitié de ses équipes. À chaque fois, le même refrain : c’est la faute de l’intelligence artificielle.
Un trimestre à 50 000 suppressions de postes
Depuis janvier 2026, la tech accumule les plans sociaux à un rythme qui rappelle les purges de 2022-2023. Amazon a annoncé fin janvier la suppression de 16 000 emplois, quelques mois à peine après en avoir déjà éliminé 14 000 en octobre 2025. Block, la maison mère de Square et Cash App fondée par Jack Dorsey, a divisé ses effectifs par deux en février : 4 000 personnes remerciées d’un coup, pour ramener l’entreprise de 10 000 à 6 000 salariés. Mi-mars, Atlassian s’est séparé de 1 600 collaborateurs, soit 10 % de ses équipes. Et Reuters rapportait le 14 mars que Meta, qui emploie près de 79 000 personnes, étudiait des coupes pouvant toucher un salarié sur cinq.
Le point commun de ces annonces : l’IA, brandie comme raison principale. Block a expliqué vouloir « aller plus vite avec des équipes plus petites et plus performantes », dopées par l’automatisation. Atlassian a précisé réorienter ses budgets vers l’IA et la vente aux entreprises. Amazon a invoqué la nécessité de « réduire les strates hiérarchiques » dans un contexte d’automatisation accélérée. Le marché a validé le discours : l’action Block a bondi de 24 % dans les heures suivant l’annonce. Selon un comptage du New York Times, plus de 50 000 postes ont été supprimés en 2025 avec l’IA comme justification officielle. Le compteur 2026 s’annonce encore plus lourd.
Le tweet qui a cristallisé la colère
C’est dans ce climat que le patron d’OpenAI a choisi de remercier publiquement les développeurs. « It already feels difficult to remember how much effort it really took », a-t-il écrit, comme si le codage à la main appartenait déjà au passé. Le message se voulait élogieux. Internet l’a reçu comme un faire-part de décès.
Les réponses se comptent par milliers, rapporte TechCrunch. « Ton remerciement, c’est nos postes supprimés », résume l’un des commentaires les plus partagés. Un internaute a proposé une « app à un milliard de dollars : une IA qui relit les tweets des milliardaires avant publication et leur dit ‘ça va te faire passer pour un déconnecté, tu es sûr ?' » Un autre a comparé le tweet à un rituel sacrificiel : « Le genre de truc que disaient les Mayas juste avant le début de la cérémonie. »
L’ironie est d’autant plus corrosive que les modèles d’OpenAI ont été entraînés sur des milliards de lignes de code écrites par ces mêmes développeurs, souvent sans rémunération ni consentement explicite. Altman remercie les auteurs d’un travail que sa propre entreprise a utilisé pour construire les outils qui les remplacent.
L’« AI-washing », ou l’IA comme bouc émissaire
Derrière l’émotion se pose une question plus froide : combien de ces licenciements sont réellement causés par l’IA ? Le New York Times a consacré en février une enquête au phénomène d’« AI-washing », ce terme qui désigne le fait de justifier des suppressions de postes par l’intelligence artificielle quand les vraies raisons sont tout autres : surembauche pendant la pandémie, ralentissement commercial, pression des actionnaires.
Un rapport du cabinet Forrester, publié en janvier, enfonçait le clou : « Beaucoup d’entreprises qui annoncent des licenciements liés à l’IA n’ont pas d’applications IA matures, testées et prêtes à remplacer ces postes. » Molly Kinder, chercheuse à la Brookings Institution, ajoutait dans les colonnes du New York Times que qualifier les coupes d’« IA-driven » envoie « un message très favorable aux investisseurs », bien plus séduisant que d’admettre un problème structurel.
Altman lui-même a reconnu cette dérive. Lors du sommet India AI Impact, il a déclaré à CNBC-TV18 qu’il y avait « du AI-washing » et que « des entreprises mettent l’IA sur le dos de licenciements qu’elles auraient faits de toute façon ». Avant d’ajouter que le déplacement réel de postes par la technologie allait, lui, s’accélérer dans les prochaines années. Deux discours dans la même phrase, pour un patron qui fournit activement les outils invoqués dans ces plans sociaux.
Wall Street récompense, les salariés encaissent
La mécanique financière rend le phénomène difficile à freiner. Les marchés boursiers récompensent systématiquement les annonces de restructuration « au nom de l’IA ». La hausse de 24 % du titre Block après l’annonce de Dorsey envoie un signal limpide aux autres directions : réduire les effectifs en invoquant l’automatisation fait grimper le cours. Que la technologie soit réellement déployée ou pas ne change rien. L’intention suffit.
Jack Dorsey ne s’en est pas caché. Il a prédit sur X que « d’ici un an, la plupart des entreprises arriveront au même point ». Des fonds de capital-risque spécialisés dans l’entreprise avaient confirmé à TechCrunch, dès décembre 2025, que 2026 serait l’année où l’IA commencerait à peser lourdement sur l’emploi. Trois mois plus tard, leurs prédictions se vérifient, au moins dans les communiqués de presse.
Un malaise que le prochain tweet ne dissipera pas
Le tweet d’Altman a eu le mérite de rendre visible un paradoxe que tout le monde ressentait sans le formuler. D’un côté, des entreprises qui construisent les outils d’automatisation. De l’autre, un marché de l’emploi qui absorbe les conséquences, sans que personne ne distingue clairement les licenciements réels des licenciements opportunistes. Le rapport Forrester note que cette confusion profite à tout le monde sauf aux salariés : les directions affichent une image de modernité, les actionnaires voient des gains de productivité promis, et les vrais effets de l’IA sur l’emploi restent noyés dans le bruit.
Si Meta confirme les coupes évoquées par Reuters, environ 15 800 postes supplémentaires viendront s’ajouter au compteur. Le Parlement européen, qui avance sur un projet de directive encadrant les droits des travailleurs face à l’automatisation, pourrait y trouver un argument de poids pour accélérer. Côté OpenAI, Altman a promis que « de nouveaux types d’emplois » émergeraient, comme à chaque révolution technologique. Les développeurs qui ont lu son tweet attendent encore de savoir lesquels.