Trente employés d’un sous-traitant ont accepté de parler. Ce qu’ils décrivent donne une idée précise de ce que Meta collecte via ses lunettes connectées Ray-Ban Meta, et de qui regarde ces images ensuite. Une enquête conjointe des quotidiens suédois Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten, publiée en février 2026, révèle que des annotateurs de données basés au Kenya visionnent régulièrement des vidéos et photos capturées par les lunettes, y compris des scènes d’intimité filmées à l’insu des utilisateurs eux-mêmes.
« Des salons aux corps nus »
Les employés travaillent pour Sama, une entreprise kenyane qui fournit des services d’annotation de données à Meta. Leur mission : étiqueter manuellement des images, vidéos et enregistrements vocaux pour entraîner les systèmes d’intelligence artificielle embarqués dans les lunettes. Le problème, c’est la nature du contenu qui atterrit sur leurs écrans.
Plusieurs témoins décrivent des scènes filmées dans des salles de bain, des chambres à coucher, des moments d’intimité sexuelle. Un annotateur raconte avoir vu un homme poser ses lunettes sur la table de nuit avant de quitter la pièce. Sa compagne entre, se déshabille, sans savoir qu’elle est filmée. Un autre employé évoque des utilisateurs qui filment involontairement leur carte bancaire ou du contenu pornographique qu’ils sont en train de regarder.
« On voit tout, des salons aux corps nus. Meta possède ce type de contenu dans ses bases de données. Les gens peuvent s’enregistrer sans même savoir ce qu’ils filment », résume l’un des témoins interrogés par les journalistes suédois. L’enquête précise que les auteurs n’ont pas eu accès directement aux fichiers traités par Sama, mais se fondent sur les déclarations concordantes de plus de trente salariés à différents niveaux de l’entreprise, ainsi que d’anciens employés américains de Meta.
Meta reconnaît le recours aux annotateurs humains
Interrogée par la BBC mercredi, Meta a confirmé qu’elle partageait « parfois » du contenu capturé par ses lunettes avec des sous-traitants, « dans le but d’améliorer l’expérience utilisateur, comme le font d’autres entreprises ». L’entreprise affirme que les données sont « d’abord filtrées pour protéger la vie privée », en prenant pour exemple le floutage des visages. Les témoins de Sama nuancent cette affirmation : le floutage échoue parfois, et les visages restent identifiables.
La politique de confidentialité de Meta pour ses objets connectés précise que photos et vidéos sont envoyées à Meta « lorsque vous activez le traitement cloud sur vos lunettes IA, interagissez avec le service Meta AI, ou téléchargez vos médias vers Facebook ou Instagram ». Le texte ajoute que des « évaluateurs formés » peuvent traiter ces données. Le détail se noie dans des conditions d’utilisation que peu de gens lisent en intégralité.
Un point aggravant : en août 2025, Meta a activé par défaut la fonction « Meta AI avec caméra » sur les Ray-Ban Meta, liée à la commande vocale « Hey Meta ». Les lunettes peuvent capturer et transmettre du contenu sans que l’utilisateur ait délibérément lancé un enregistrement vidéo classique. Les lunettes émettent une petite lumière rouge lorsqu elles filment, mais des critiques relayées par le New York Times soulignent que ce voyant passe facilement inaperçu ou que sa signification reste floue pour les personnes filmées.
Une class-action et un régulateur en embuscade
Les révélations suédoises ont déclenché deux réactions concrètes. Le régulateur britannique des données personnelles, l’Information Commissioner s’Office (ICO), a écrit à Meta pour demander des explications sur le respect de la législation britannique, qualifiant le rapport de « préoccupant », rapporte la BBC. De l’autre côté de l’Atlantique, une plainte collective (class-action) a été déposée contre Meta et Luxottica of America, filiale d’EssilorLuxottica, la maison-mère de Ray-Ban.
La plainte s’attaque frontalement au slogan marketing des lunettes : « Conçues pour la vie privée, contrôlées par vous. » Le texte juridique, rapporté par Ars Technica, soutient qu’aucun consommateur raisonnable ne comprendrait ce slogan comme signifiant que « des images profondément personnelles filmées à l’intérieur de leur domicile seraient visionnées et cataloguées par des travailleurs humains à l’étranger ». Les plaignants réclament des dommages et intérêts, des sanctions punitives et une injonction forçant Meta à modifier ses pratiques commerciales.
De son côté, Sama a déclaré à Ars Technica qu’elle ne commentait pas ses relations avec des clients spécifiques, tout en assurant respecter le RGPD et le CCPA. L’entreprise souligne que le travail d’annotation se déroule dans des installations sécurisées, sans téléphone personnel autorisé sur les plateaux de production.
La reconnaissance faciale en ligne de mire
Le scandale tombe mal pour Meta. En février 2026, le New York Times révélait que l’entreprise prévoyait d’intégrer la reconnaissance faciale à ses lunettes Ray-Ban et Oakley « dès cette année ». Le projet, rapporté sur la base de sources anonymes proches des plans, ajouterait une couche supplémentaire de collecte biométrique à un appareil dont les pratiques de traitement des données suscitent déjà une défiance croissante.
Les ventes de lunettes connectées progressent. Meta domine ce segment avec les Ray-Ban Meta, dont la troisième génération intègre un écran et un assistant IA amélioré. Le pari de Mark Zuckerberg repose sur l’idée que les lunettes remplaceront les smartphones comme interface quotidienne avec l’intelligence artificielle. Pour les trente annotateurs qui ont témoigné, cette vision du futur a un prix que les utilisateurs ne soupçonnent pas encore. La prochaine audience dans la procédure collective est attendue dans les semaines qui viennent.