Samedi 4 avril, un globe tourne à l’écran. Le zoom plonge sur Abu Dhabi, puis se fige sur un complexe rectangulaire planté en plein désert. « Rien n’échappe à notre regard, même ce que Google dissimule. » La vidéo, diffusée par le brigadier-général Ebrahim Zolfaghari, porte-parole des Gardiens de la révolution iraniens, montre les images satellite du Stargate, le data center à 30 milliards de dollars censé héberger la prochaine génération de ChatGPT. En incrustation, les visages des dirigeants d’OpenAI, Nvidia, Microsoft et Goldman Sachs défilent un à un. Le message se conclut par trois mots : « annihilation complète et totale ».
500 milliards de dollars et 10 000 puces Nvidia dans le sable
Le projet Stargate, dévoilé le 21 janvier 2025 par Donald Trump aux côtés de Sam Altman (OpenAI) et Masayoshi Son (SoftBank), est le plus gros chantier d’infrastructure IA jamais lancé. L’enveloppe totale : 500 milliards de dollars d’ici 2029, répartis entre OpenAI, SoftBank, Oracle, Cisco, Nvidia et le fonds émirati G42. Le site d’Abu Dhabi, première implantation hors des États-Unis, doit démarrer à 200 mégawatts avant d’atteindre 1 gigawatt, de quoi alimenter une ville de 750 000 habitants. Environ 10 000 puces Nvidia sont prévues dès la première phase, rapporte Tom’s Hardware. Cette cathédrale de silicium se dresse à quelques centaines de kilomètres des bases des Gardiens de la révolution.
Des drones ont déjà frappé AWS et Oracle dans la région
La menace n’est pas théorique. Le 1er mars 2026, avant l’aube, des drones Shahed iraniens ont frappé deux data centers d’Amazon Web Services aux Émirats arabes unis et au Bahreïn, rapporte TechCrunch. Contexte : fin février, les États-Unis et Israël avaient lancé des frappes contre l’Iran, tuant le guide suprême et plusieurs hauts responsables militaires. La riposte de Téhéran a ciblé les bases américaines du Golfe, mais aussi, pour la première fois dans l’histoire des conflits armés, des data centers privés.
Résultat : deux des trois zones cloud d’AWS dans la région se sont effondrées d’un coup. Des banques (Abu Dhabi Commercial Bank, Emirates NBD, First Abu Dhabi Bank), la plateforme de paiement Hubpay et l’application de VTC Careem ont été paralysées pendant des heures. Amazon a déclaré un statut « hard down » sur plusieurs zones, un scénario que ses propres ingénieurs considéraient comme extrêmement improbable, rapporte InfoQ. Téhéran a ensuite revendiqué une frappe sur un data center d’Oracle à Dubaï, ce que les autorités émiraties ont démenti.
Le 31 mars, un nouveau palier a été franchi : 18 entreprises technologiques américaines ont été déclarées « cibles militaires légitimes ». Microsoft, Google, Apple, Meta, Intel, Nvidia, Palantir figurent sur la liste. Quatre jours plus tard, la vidéo de l’IRGC ciblait nommément le site Stargate d’Abu Dhabi.
Le Pentagone et Netflix, voisins de rack
Pourquoi viser des data centers civils ? Parce qu’ils ne le sont plus tout à fait. Le contrat JWCC (Joint Warfighting Cloud Capability) du Pentagone héberge des charges de travail classifiées, dont l’analyse de renseignement par l’IA Claude d’Anthropic, sur les mêmes serveurs qui font tourner les transactions bancaires, les dossiers médicaux et les flux de streaming de dizaines de pays du Golfe. Un seul rack peut simultanément traiter des simulations militaires et des courses Careem.
Ce mélange, que les juristes qualifient de « double usage », transforme tout data center commercial du Moyen-Orient en cible légitime au regard du droit international humanitaire. Selon une analyse publiée par Opinio Juris, le droit de la guerre autorise à frapper tout objet qui, « par sa nature, sa localisation, son usage ou sa finalité, contribue efficacement à l’action militaire ». Le précédent le plus cité par les experts remonte à 1923 : un tribunal avait jugé, à propos de câbles télégraphiques coupés pendant la guerre hispano-américaine, que les actes de guerre légitimes « supplantent les droits de propriété privée sans obligation d’indemniser ».
Le mythe de la résilience cloud, pulvérisé en une nuit
Les frappes de mars ont fait voler en éclats une certitude de l’industrie. Le modèle « multi-AZ » (plusieurs zones de disponibilité dans une même région) devait garantir la continuité de service : si un site tombe, les autres prennent le relais. En une nuit, deux zones sur trois se sont éteintes en même temps. Les assureurs ont pris note. Les polices classiques excluent les dommages de guerre, et les couvertures spécialisées en risques de conflit restent rares et hors de prix, relève TechPolicy.Press.
Pour les entreprises locales, c’est un piège sans issue. Les lois de localisation des données imposées par les Émirats interdisent de migrer certaines informations vers d’autres régions, même en cas d’urgence. Banques et hôpitaux se retrouvent coincés entre le risque de frappe et l’impossibilité juridique de déplacer leurs serveurs. Le paradoxe est complet : les règles de souveraineté numérique, conçues pour protéger les données nationales, concentrent les infrastructures critiques dans les zones les plus exposées.
Stargate ouvre dans quelques mois, désigné cible avant d’exister
La première phase de 200 mégawatts est programmée pour fin 2026. OpenAI n’a fait aucun commentaire public sur la menace. Quand Trump présentait Stargate en janvier 2025, personne n’imaginait que les Gardiens de la révolution publieraient un jour les coordonnées du site sur les réseaux sociaux, accompagnées des portraits de ses investisseurs.
Le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), à Washington, a publié une note qualifiant les données de « nouvelle ligne de front ». Si le data center ouvre comme prévu, ce sera le plus grand au monde hors des États-Unis. Ce sera aussi le premier à avoir été désigné nommément comme cible militaire avant même d’avoir traité un seul octet.