Une mère spaghetti agrippe ses deux filles au-dessus d’une casserole d’eau bouillante. Les violons grondent, les yeux géants brillent de larmes. Soixante-douze secondes plus tard, toute la famille est cuite. Le père, resté dans le placard, n’a rien vu. La vidéo cumule plus de 100 000 vues sur Instagram.

Depuis deux semaines, des personnages fruits et légumes en animation colorée envahissent TikTok et Instagram. Les scénarios ressemblent à de la téléréalité miniature, mais les chiffres, eux, n’ont rien de miniature.

3,3 millions d’abonnés en dix jours

Le compte TikTok Ai Cinema a lancé Fruit Love Island, parodie animée de l’émission de téléréalité, début mars. En dix jours, la page a franchi les 3,3 millions d’abonnés. Les 21 épisodes publiés totalisent plus de 200 millions de vues combinées, selon les données visibles sur la plateforme. Un autre compte, FruitvilleGossip, a engrangé 300 000 vues en cinq jours avec Fruit Paternity Court, une série où un test ADN révèle qu’un bébé tangerine n’est pas du bon père.

Les commentaires ne ressemblent pas à ceux d’un simple buzz éphémère. « Come on last episode please drop it tonight we need it », supplie un internaute sous un épisode de Fruit Paternity Court. « Idk why I’m invested in the lives of these fruit people », avoue un autre. Ces gens suivent des intrigues entre fraises, mangues et citrons comme d’autres suivent Les Feux de l’amour.

Jessica Maddox, professeure associée d’études médiatiques à l’Université de Géorgie, a examiné les sections de commentaires de ces vidéos. « Ce ne sont pas des bots », constate-t-elle auprès de Wired. « J’ai cliqué sur les profils : des comptes réels, des milliers d’abonnés, aucun signe d’activité artificielle. Les gens aiment ça, tout simplement. »

Cinq minutes et un prompt suffisent

L’explosion du phénomène repose sur un outil précis. Object Talk est un modèle ChatGPT personnalisé qui transforme n’importe quel aliment en personnage prêt à filmer. Tapez « nugget de poulet » et le programme crache un prompt complet : description physique (« tiny crumb teeth », « wide round glossy eyes with a slightly oily sparkle »), mise en scène, cadrage, dialogue. Le tout se génère en moins de cinq minutes sur des plateformes comme Google Veo, Kling AI ou Sora, le générateur vidéo d’OpenAI dont la fermeture a été annoncée cette semaine.

Object Talk vient de AICenturies.com, un site créé par deux frères, selon le New York Magazine. Leur spécialité : vendre des tutoriels pour produire du « slop » IA, ce contenu de masse fabriqué à la chaîne sans caméra, sans acteur, sans compétence technique. Leur vidéo Instagram expliquant la recette approche les 2 millions de vues. Le site propose aussi des prompts pour d’autres formats viraux : podcasts animaux, « Roblox rant shorts », vidéos ASMR de blocs Minecraft.

Le créateur de Fruit Paternity Court, un étudiant britannique en informatique de 20 ans qui a refusé de donner son nom, a partagé l’un de ses prompts avec Wired. Il y demande un « personnage fraise anthropomorphe, peau brillante, style Pixar-meets-brainrot, format vertical 9:16 ». Le terme « brainrot », habituellement péjoratif pour désigner du contenu abrutissant, est ici revendiqué comme un genre.

Les personnages féminins paient toujours

Sous l’esthétique colorée, un schéma récurrent apparait. Dans la majorité des vidéos virales, les personnages féminins trompent, sont humiliées, frappées ou chassées de chez elles. Les bébés fruits naissent d’une variété différente de celle du père, preuve d’infidélité. Des personnages masculins giflent leurs compagnes. D’autres vidéos montrent des mères qui jettent leurs enfants par la fenêtre, des familles entières broyées dans un mixeur, ou des scènes qui suggèrent des agressions sexuelles.

Plus étrange encore : un sous-genre entier punit les personnages féminins pour avoir pété. Le fruit mâle expulse alors sa compagne du foyer, voire la fait emprisonner pour flatulence.

« C’est calqué sur la violence que l’on retrouve dans la téléréalité », analyse Jessica Maddox. « Sauf que la téléréalité, malgré tous ses défauts, possède quelques garde-fous. Ici, personne n’arrête rien. Les créateurs peuvent être aussi violents, misogynes et agressifs qu’ils le veulent. »

Le New York Magazine rapproche le phénomène d’Elsagate, ce scandale de 2017 où des vidéos YouTube reprenant des personnages Disney exposaient des enfants à du contenu violent et sexuel sous couvert d’animation enfantine. La comparaison est d’autant plus pertinente que l’esthétique Pixar de ces vidéos fruits attire naturellement un public jeune.

Les marques commentent, TikTok modère à peine

Plusieurs marques ont repéré l’audience. Olipop, fabricant de sodas, commente sous les vidéos de flatulences. Slim Jim, marque de viande séchée, multiplie les interventions sur Fruit Love Island. Même la chanteuse pop Zara Larsson s’y est frottée. Elle a partagé sur TikTok un message disant « Sorry I can’t hang out today, I gotta see what’s happening with choclatina and strawberto », en référence à deux personnages d’Ai Fruit Stories. Ses fans l’ont attaquée pour avoir promu du contenu généré par IA, entre impact environnemental et menace pour les industries créatives, rapporte Fast Company. Larsson a supprimé la vidéo et s’est défendue : « Je suis juste une fille avec un téléphone. »

Du côté de la modération, TikTok a retiré neuf vidéos de Fruit Love Island pour « violation des règles communautaires » sans préciser lesquelles. Le créateur du compte affirme être victime de signalements massifs. La plateforme n’a pas répondu aux demandes de commentaires formulées par Wired.

Paradoxe financier : ces comptes ultra-viraux ne gagnent probablement rien encore. Le Creator Fund de TikTok exige un historique et un processus d’inscription que des pages vieilles de dix jours ne remplissent pas. Mais le potentiel est énorme. À plusieurs millions de vues par vidéo, les revenus publicitaires pourraient atteindre des milliers de dollars par clip une fois les comptes éligibles, selon Jessica Maddox.

La machine ne s’arrêtera pas toute seule

Le phénomène accélère. De nouveaux comptes apparaissent chaque jour, déclinant des séries TV en version fruit : The Summer I Turned Fruity (d’après The Summer I Turned Pretty), The Fruitpire Diaries (d’après The Vampire Diaries), Food Is Blind (d’après Love Is Blind). Chaque variante pousse les scénarios un cran plus loin pour se démarquer dans un marché du slop de plus en plus concurrentiel.

L’audience, elle, ne faiblit pas. Les derniers épisodes de Fruit Love Island dépassent régulièrement les 10 millions de vues chacun. Comme l’illustrait déjà le phénomène du slop IA sur les réseaux sociaux, la boucle est simple : un outil baisse le coût de production à zéro, les plateformes récompensent le volume, et la qualité du contenu devient secondaire tant que l’engagement suit.