En octobre 2025, le site « News 24 » publie un scoop : Coca-Cola menacerait de retirer son sponsoring du Super Bowl si le rappeur Bad Bunny se produisait à la mi-temps. L’article circule, se partage, génère des réactions indignées. Un détail, cependant : Coca-Cola n’est pas sponsor du Super Bowl. L’histoire est entièrement inventée, rédigée par une intelligence artificielle, et le site n’a jamais employé le moindre journaliste. Des publicités d’Expedia, AT&T, YouTube, Priceline, Skechers et GoDaddy s’affichaient pourtant autour de l’article, rapporte Newsguard.
500 nouveaux faux sites chaque mois
Newsguard, organisation spécialisée dans l’évaluation de la fiabilité des médias en ligne, vient de lancer avec Pangram Labs, société de détection de contenus générés par IA, un système de surveillance en temps réel des « fermes de contenu IA ». Le bilan est vertigineux : 3 006 sites de ce type ont été identifiés à ce jour. Ce chiffre a doublé en un an et progresse au rythme de 300 à 500 nouveaux sites chaque mois.
Pour figurer dans cette base, un site doit remplir trois critères : une part importante de ses articles est générée par intelligence artificielle, cette origine n’est jamais mentionnée, et la mise en page imite celle d’un média classique tenu par des journalistes en chair et en os. Le système fonctionne en deux temps : le logiciel de Pangram Labs scanne automatiquement les sites pour détecter les marqueurs de génération par IA, puis des analystes humains vérifient chaque signalement pour éliminer les faux positifs.
Les noms de ces sites sonnent volontairement crédibles. « Times Business News », « Business Post », « HealthLine Daily » : ils publient des dizaines d’articles par jour sur la santé, la politique, le divertissement, la finance. Derrière ces façades, aucune rédaction, aucune vérification des faits. Les textes sortent de modèles de langage, parfois avec des erreurs factuelles grossières, parfois avec des fabrications complètes qu’aucun relecteur ne corrige puisqu’il n’y en a pas.
Expedia, YouTube et Skechers financent le système sans le voir
Le moteur économique de ces sites repose sur la publicité programmatique, un système automatisé qui permet aux annonceurs d’acheter des espaces publicitaires en temps réel sans choisir manuellement les sites où leurs messages s’affichent. Les algorithmes cherchent des audiences, pas de la qualité éditoriale. Le résultat : des marques comme Expedia, AT&T, YouTube, Priceline, Hotels.com, Skechers ou GoDaddy financent des sites qui diffusent des informations fabriquées de toutes pièces.
Un rapport antérieur de Newsguard avait déjà montré que 141 marques connues avaient diffusé des publicités sur ces faux sites sur une période de deux mois. Le nouveau flux de données, conçu pour s’intégrer directement dans les plateformes d’achat comme The Trade Desk, vise à permettre aux annonceurs d’exclure ces adresses de leurs campagnes.
Le problème dépasse le gaspillage publicitaire. Chaque clic génère des revenus qui alimentent la production de nouveaux contenus fabriqués. Les fermes de contenu IA engrangent des recettes, multiplient les sites et les articles, ce qui attire davantage d’annonces automatisées. Le cercle tourne de plus en plus vite.
Moscou, Pékin et Téhéran dans la boucle
Ces sites ne se contentent pas de fabriquer des anecdotes sur des célébrités ou des marques. « CitizenWatchReport », identifié comme une ferme de contenu IA par Newsguard, a publié une allégation selon laquelle deux sénateurs américains auraient dépensé 814 000 dollars en hôtels en Ukraine. L’information était entièrement fausse. Elle a pourtant été reprise et amplifiée par des médias d’État russes pour cibler le public américain.
Sur les 3 006 sites identifiés, 358 sont directement liés à Storm-1516, une opération d’influence pro-russe qui conçoit des sites calqués sur des journaux locaux aux États-Unis et en Europe, d’après Newsguard. Le chiffre réel serait bien supérieur : les méthodes de détection actuelles ne repèrent pas toutes les variantes. D’autres réseaux opérés depuis la Chine et l’Iran ont également été détectés dans le système de surveillance.
L’IA réduit drastiquement le coût de ces opérations. Là où une ferme de trolls humains nécessitait des dizaines de rédacteurs et des budgets importants, un seul opérateur peut alimenter plusieurs sites en contenu crédible avec un simple accès à un modèle de langage. Pour les services de renseignement et les chercheurs en désinformation, cette industrialisation change l’échelle du problème.
Google, vitrine involontaire et bénéficiaire discret
Les fermes de contenu IA apparaissent dans Google Actualités et Google Discover, deux services qui alimentent des centaines de millions de téléphones en flux d’information. Google ne parvient pas à les filtrer, selon The Decoder. L’ironie ne s’arrête pas là : le géant de Mountain View tire lui-même des revenus de certains de ces sites via son programme publicitaire AdSense.
Newsguard avait déjà documenté en 2024 comment Google profitait financièrement de sites entièrement générés par ChatGPT et d’autres modèles de langage. Depuis, les modèles sont devenus plus fluides, les textes plus difficiles à distinguer de vrais articles, et les coûts de production ont encore baissé. Le volume a suivi : si 1 500 sites étaient recensés début 2025, la barre des 3 000 a été franchie en quelques mois.
Pour les lecteurs, la conséquence est directe. Une recherche sur un sujet de santé, une personnalité ou un produit peut renvoyer vers un article convaincant, structuré avec des sous-titres et des citations, mais entièrement fabriqué. Aucun signal visible ne permet de distinguer ces sites d’un vrai média.
Un outil pour les annonceurs, pas pour les internautes
Le système de détection de Newsguard et Pangram Labs s’adresse d’abord aux régies publicitaires et aux annonceurs, pas directement au grand public. Il ne résout donc pas le problème à la source. Les marques qui souscrivent peuvent bloquer les fermes de contenu IA de leurs campagnes, mais les autres continueront de les financer sans le savoir.
Tant que les modèles de langage resteront accessibles à faible coût et que la publicité programmatique ne vérifiera pas la qualité des sites qu’elle monétise, le rythme de 500 nouvelles fermes par mois ne fléchira pas. En un an, le nombre de ces sites a doublé. Newsguard estime que la barre des 5 000 sera atteinte avant la fin 2026. La menace la plus rapide pour l’intégrité de l’information en ligne ne vient plus des trolls humains, mais des machines qui les ont remplacés.