2,6 milliards de dollars. C’est le montant que pourrait devoir Elon Musk à des milliers d’anciens actionnaires de Twitter, d’après un verdict rendu vendredi 20 mars par un jury fédéral en Californie. Le milliardaire a été reconnu responsable d’avoir trompé les investisseurs par des déclarations publiques qui ont fait plonger le cours de l’action pendant les négociations d’acquisition en 2022. Pour Musk, c’est un revers judiciaire majeur, et un signal envoyé à quiconque croit pouvoir manipuler un marché boursier à coups de tweets.
Un tweet, une chute de 10 % en Bourse
Tout remonte au printemps 2022. Musk vient de proposer 54,20 dollars par action pour racheter Twitter, valorisant l’entreprise à 44 milliards de dollars. Le conseil d’administration a accepté. Les actionnaires s’apprêtent à toucher le jackpot. Puis Musk change de ton.
Le 13 mai, il publie un message sur la plateforme qu’il s’apprête à acquérir : « Twitter deal temporarily on hold pending details supporting calculation that spam/fake accounts do indeed represent less than 5% of users. » (L’acquisition est temporairement suspendue, en attendant les détails sur le calcul des comptes spam/faux, qui représenteraient moins de 5 % des utilisateurs.) Quatre jours plus tard, il enfonce le clou avec de nouvelles déclarations mettant en doute les chiffres officiels de Twitter.
La réaction du marché est immédiate. L’action Twitter dégringole de près de 10 % en une seule séance, selon CNBC. Des milliers d’actionnaires vendent à perte, convaincus que l’opération va capoter. Parmi eux, Giuseppe Pampena, un investisseur qui dépose plainte en octobre 2022, quelques jours après que Musk a finalement bouclé le rachat au prix initialement convenu. Sa plainte est certifiée comme recours collectif (class action) devant le tribunal fédéral de San Francisco.
Le jury tranche, mais pas sur tout
Après quatre jours de délibérations, le jury a rendu un verdict unanime sur un point précis : les tweets de Musk des 13 et 17 mai 2022 étaient « matériellement faux ou trompeurs ». Ces messages ont causé un préjudice direct aux actionnaires qui ont vendu leurs parts en dessous du prix d’acquisition convenu.
Les avocats des plaignants, menés par Joseph Cotchett, ont salué la décision. « C’est un excellent exemple de ce qu’on ne peut pas faire aux investisseurs ordinaires, les gens qui ont des plans retraite, des enfants, des fonds de pension, les enseignants, les pompiers, les infirmiers », a déclaré Cotchett à CNBC au palais de justice de San Francisco.
Le verdict n’est toutefois pas une condamnation totale. Les plaignants avançaient que Musk avait orchestré un « complot » délibéré pour faire baisser le cours et renégocier le prix. Sur ce point, le jury a tranché en faveur de Musk : il n’y a pas eu de stratagème organisé. La nuance est de taille. Musk est tenu responsable de déclarations trompeuses, mais pas d’une manipulation concertée du marché.
Le cabinet Quinn Emanuel, qui représente Musk, a qualifié le résultat de « bosse sur la route » dans un communiqué envoyé par courriel, ajoutant : « Nous attendons avec impatience d’être blanchis en appel. »
Pourquoi Musk a perdu cette fois
Ce n’est pas la première fois qu’Elon Musk se retrouve au tribunal pour un tweet. En 2018, il avait publié sur Twitter qu’il avait « obtenu le financement » pour retirer Tesla de la Bourse à 420 dollars par action. La SEC (le gendarme boursier américain) l’avait alors poursuivi pour fraude, alléguant que ces déclarations étaient trompeuses. Musk avait dû payer une amende de 20 millions de dollars et quitter temporairement la présidence du conseil d’administration de Tesla.
Mais en 2023, dans un procès civil intenté par des actionnaires de Tesla sur le même tweet, un jury avait blanchi Musk. Sa défense reposait sur l’idée qu’il croyait sincèrement pouvoir privatiser l’entreprise. Anecdote qui avait fait le tour des médias : Musk avait dû expliquer devant le tribunal que le chiffre 420 n’était pas une référence au cannabis, mais un prix calculé sur la base d’une prime de 20 % sur le cours du moment.
Cette fois, la situation est différente. Les tweets sur les bots Twitter avaient un effet mesurable et immédiat sur le cours de l’action. Le lien de causalité entre les déclarations et le préjudice des investisseurs était bien plus direct que dans l’affaire Tesla. Et surtout, le contexte a changé : en 2022, Musk était déjà engagé contractuellement à acheter Twitter. Remettre publiquement en cause les fondamentaux de l’entreprise qu’il s’apprêtait à acquérir revenait à semer le doute sur sa propre opération, au détriment de ceux qui détenaient des actions.
2,6 milliards, soit 0,4 % de sa fortune
L’estimation de 2,6 milliards de dollars en dommages provient des avocats des plaignants, qui se basent sur des analyses d’experts mesurant l’impact des tweets sur le cours de l’action pendant la période concernée. Le montant final sera déterminé ultérieurement. Selon les avocats, il faudra environ 90 jours pour mettre en place l’administration des réclamations, puis encore quelques mois avant que les investisseurs ne commencent à récupérer leur argent.
Pour mettre les choses en perspective : Bloomberg estime la fortune d’Elon Musk à environ 650 milliards de dollars. Les 2,6 milliards représentent donc 0,4 % de son patrimoine. C’est l’équivalent, pour un Français au salaire médian, d’une amende d’environ 120 euros. L’impact financier est minime. L’impact symbolique, en revanche, pèse bien davantage.
Car ce verdict crée un précédent. Un jury civil a estimé que les publications d’un individu sur un réseau social pouvaient constituer une fraude boursière, même en l’absence de complot organisé. Pour les dirigeants d’entreprises cotées qui utilisent Twitter (devenu X) ou d’autres plateformes comme canal de communication officieux, le message est clair : chaque mot publié en ligne peut engager leur responsabilité juridique.
De Twitter à SpaceX, l’empire reconfiguré
Depuis l’acquisition, Musk a profondément transformé Twitter. La plateforme a été renommée X, puis fusionnée avec xAI, sa société d’intelligence artificielle, pour une valorisation combinée de 113 milliards de dollars selon Musk lui-même. En février dernier, SpaceX a à son tour absorbé xAI, justifiant l’opération par l’ambition de construire des centres de données en orbite. Les investisseurs qui ont vendu leurs actions Twitter à perte en mai 2022 regardent aujourd’hui un empire qui s’est métamorphosé au-delà de toute reconnaissance.
L’appel annoncé par les avocats de Musk pourrait prendre des mois, voire des années. La prochaine étape concrète sera la phase d’indemnisation, attendue dans un délai de trois mois. D’ici là, d’autres procédures guettent Musk aux États-Unis, où la SEC continue de surveiller de près ses communications publiques. Un patron à 650 milliards peut encaisser 2,6 milliards d’amende. Mais même la personne la plus riche du monde ne peut pas tweeter sans conséquences.