220 millions de dollars pour mettre des colliers GPS sur des vaches. Dit comme ça, le projet ressemble à une blague. Sauf que Peter Thiel n’est pas connu pour ses plaisanteries et que Halter, la startup néo-zélandaise derrière ces colliers intelligents, est désormais valorisée à 2 milliards de dollars. Un million de bovins portent déjà le dispositif, et les fermiers qui l’ont essayé n’imaginent plus travailler sans.

Un fermier trace une ligne, ses vaches la respectent

Le principe de Halter tient en une phrase, selon son fondateur Craig Piggott : « Un fermier trace une ligne sur une carte depuis son téléphone, et le troupeau la respecte. » Concrètement, chaque collier solaire émet des sons ou des vibrations pour guider les animaux vers une zone de pâturage ou les éloigner d’une autre. Les vaches apprennent en sept jours. Après ça, les clôtures physiques deviennent inutiles.

Mais le guidage n’est que la surface visible du système. Chaque collier collecte 6 000 points de données par minute : position GPS, activité physique, température corporelle, comportement alimentaire. Un algorithme analyse ces flux en continu pour détecter des signes de maladie avant qu’ils deviennent visibles, suivre les cycles de fertilité avec une précision que les éleveurs décrivent comme « meilleure qu’un vétérinaire en consultation rapide », ou identifier l’animal qui s’isole du troupeau pendant la nuit.

Sur certaines exploitations, la productivité par hectare a augmenté de 40 %. Non pas parce que les vaches travaillent plus, mais parce que leurs déplacements sont optimisés pour éviter le surpâturage et maximiser la repousse de l’herbe.

11 000 miles de clôtures virtuelles aux États-Unis

En Nouvelle-Zélande, pays d’origine de la startup, les grands ranchs sont souvent plus vastes que certains départements français. Construire et entretenir des clôtures physiques sur ces étendues représente un coût et une contrainte considérables. Halter a calculé que ses utilisateurs américains ont économisé l’équivalent de 220 millions de dollars en clôtures grâce à ses 11 000 miles de frontières virtuelles tracées depuis un smartphone.

Le modèle économique est basé sur un abonnement mensuel de 5 à 8 dollars par collier et par vache. Pour un troupeau de 500 bêtes, cela représente entre 2 500 et 4 000 dollars par mois. En retour, le fermier reçoit une plateforme de gestion de ses animaux, des alertes sanitaires et la possibilité de déplacer son troupeau sans quitter son salon. Plusieurs éleveurs interrogés par Bloomberg décrivent la technologie comme « irremplaçable » après une saison d’utilisation.

La startup réalise l’essentiel de son activité en Nouvelle-Zélande et en Australie, où elle couvre déjà 2 000 fermes. Son expansion vers les États-Unis est en cours, avec un potentiel de marché que ses investisseurs jugent structurellement différent de celui de l’Europe : les exploitations y sont plus grandes, les clôtures plus coûteuses, et la main-d’oeuvre plus rare.

Les vaches, angle mort du débat climatique

Il y a un autre argument moins mis en avant dans les présentations aux investisseurs, mais qui compte : les bovins sont l’une des sources agricoles les plus importantes de méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 sur une courte période. Une grande partie de ces émissions vient d’un pâturage mal géré, qui pousse les animaux à consommer des végétaux peu digestes et à ruminer plus longtemps.

Les systèmes de rotation de pâturage optimisés par Halter permettent aux vaches d’accéder à de l’herbe plus jeune et plus nutritive, ce qui réduit mécaniquement leur production de méthane. Plusieurs études citées par l’entreprise indiquent une réduction potentielle des émissions par animal de l’ordre de 15 à 20 %. À l’échelle de 1 milliard de bovins dans le monde, les chiffres deviennent significatifs.

C’est probablement l’un des arguments qui a convaincu des fonds comme DCVC (spécialisé dans les deep tech à impact climatique) de participer à la levée de fonds aux côtés de Founders Fund.

Peter Thiel et l’IA physique

L’entrée de Founders Fund au capital de Halter n’est pas seulement un pari financier. Elle signale une tendance plus large dans le capital-risque américain : l’intérêt croissant pour ce que certains investisseurs appellent la « physical AI », l’intelligence artificielle qui ne se contente pas d’analyser des données mais qui agit concrètement sur le monde matériel.

Des robots d’entrepôt aux véhicules autonomes, en passant par les bras articulés dans les usines, la prochaine vague d’investissements en IA serait moins tournée vers les chatbots et davantage vers des systèmes capables d’intervenir dans des environnements non contrôlés : une ferme, une forêt, une mine, une mer. Halter s’inscrit parfaitement dans ce cadre, avec une technologie qui fonctionne par tous les temps, sans connexion filaire, dans des zones rurales où la 4G n’est pas garantie.

Selon le site Silicon Canals, qui a détaillé la levée de fonds en mars 2026, Halter a désormais récolté plus de 300 millions de dollars sur l’ensemble de ses tours de table. La société concurrente la plus menaçante à ce stade n’est pas une autre startup, mais le géant pharmaceutique Merck, qui a commencé à développer ses propres colliers connectés pour bovins. Le fondateur de Halter reconnaît la concurrence, mais estime que l’inertie des éleveurs face au changement est un obstacle bien plus difficile à surmonter que n’importe quel produit rival.

Un marché à 1 milliard de têtes

Un million de vaches équipées sur 1 milliard dans le monde : Halter n’en est qu’à un pour-mille de son marché adressable théorique. Même en ne ciblant que les exploitations suffisamment grandes pour rentabiliser l’investissement, l’entreprise parle de centaines de millions d’animaux potentiellement concernés dans les prochaines décennies.

Cette arithmétique simple explique pourquoi des investisseurs habitués à financer des logiciels et des plateformes numériques s’intéressent à une activité qui consiste à visser des boîtiers en plastique autour du cou d’animaux d’élevage. L’agriculture mondiale représente environ 6 000 milliards de dollars de production annuelle. Moins de 1 % de cette valeur passe aujourd’hui par des outils numériques. Les marges de progression sont d’une ampleur que peu d’autres secteurs peuvent revendiquer.

Halter prévoit d’ouvrir de nouveaux marchés en Amérique du Sud et en Afrique d’ici 2028, deux régions qui concentrent à elles seules plus d’un tiers du cheptel bovin mondial. La prochaine étape technologique, selon ses équipes, sera d’étendre le système aux ovins et aux porcins, deux espèces qui représentent des volumes encore supérieurs mais dont le comportement en troupeau diffère considérablement des bovins.