Wispr Flow facture 180 euros par an. Willow aussi. SuperWhisper demande 85 euros, mais ne fonctionne que sur Mac. Pour dicter du texte à une IA qui le nettoie, le reformule et supprime les hésitations, il fallait payer. Depuis le 6 avril, c’est fini.
Google a publié en silence, sans communiqué ni conférence, une application de dictée propulsée par l’intelligence artificielle. Gratuite, sans abonnement, sans limite d’utilisation. Et avec une particularité qui change la donne : en mode hors ligne, la voix ne quitte jamais le téléphone. Pas de serveur distant, pas de traitement cloud, pas de données transmises. L’app s’appelle Google AI Edge Eloquent, et contre toute attente, elle est sortie d’abord sur iPhone.
Ce que l’app fait concrètement
Vous parlez, l’écran affiche le texte en temps réel avec une visualisation de la forme d’onde. Quand vous faites une pause, l’IA entre en action. Les « euh », les « hm », les hésitations et les répétitions disparaissent automatiquement. Le texte brut se transforme en phrases lisibles. Quatre modes de reformulation sont disponibles : « points clés » (en liste), « formel » (registre professionnel), « court » (version condensée) ou « long » (version développée). Le résultat est copié dans le presse-papiers en un tap, prêt à être collé dans un mail, un message ou un document.
L’application intègre un dictionnaire personnel. Vous pouvez y ajouter des noms propres ou du jargon technique pour améliorer la précision. En connectant un compte Google, l’app peut aussi importer les termes fréquemment utilisés dans vos mails Gmail. Un historique conserve toutes les transcriptions, avec des statistiques de mots par minute et de volume total dicté.
Deux modes, un choix de confiance
Le bouton se trouve en haut à droite de l’écran. En position « hors ligne », tout tourne sur l’appareil. Le moteur de reconnaissance vocale repose sur Gemma, la famille de modèles open source de Google, suffisamment légère pour fonctionner sans connexion. Aucune donnée audio ne transite par un serveur. En position « cloud », la reconnaissance vocale reste locale, mais le nettoyage du texte passe par Gemini, le modèle cloud de Google, pour des résultats plus sophistiqués.
C’est un changement de paradigme discret. Jusqu’ici, la plupart des outils de dictée IA envoyaient systématiquement l’audio vers des serveurs distants pour le traitement. La dictée intégrée d’Apple fait tourner une partie du traitement en local depuis iOS 17, mais sans suppression des hésitations, sans reformulation et sans apprentissage du vocabulaire personnel.
Google sur iPhone avant Android : le signal
L’anomalie saute aux yeux. Google publie habituellement ses applications sur Android en premier, puis adapte pour iOS. Ici, c’est l’inverse. La description de l’App Store mentionne une version Android, mais elle n’est pas encore disponible. L’application est hébergée sous la marque « Google AI Edge », un label jusqu’ici réservé aux outils pour développeurs, pas aux produits grand public.
Selon The Next Web, ce positionnement reflète une stratégie délibérée. En ciblant iOS d’abord, Google vise les utilisateurs qui paient déjà pour des outils de dictée premium comme Wispr Flow ou Willow. Le message est clair : pourquoi dépenser 15 euros par mois quand Google propose la même chose gratuitement ? « Le modèle d’abonnement qui définissait le haut de gamme des outils de productivité IA semble considérablement moins défendable quand une entreprise de la taille de Google entre sur le marché gratuitement », résume The Next Web.
Le vrai enjeu : la voix comme donnée sensible
La dictée vocale pose un problème que peu d’utilisateurs mesurent. Chaque mot prononcé peut contenir des informations personnelles, médicales, juridiques ou financières. Un avocat qui dicte une plaidoirie, un médecin qui rédige un compte-rendu, un entrepreneur qui brainstorme sur une stratégie confidentielle. Quand ces enregistrements partent vers un serveur, ils deviennent des données stockées, potentiellement exploitables.
Google, souvent critiqué pour sa collecte massive de données, prend ici le contrepied. Le mode hors ligne d’Eloquent garantit que l’audio reste sur l’appareil. C’est un argument de poids pour les professions réglementées et les utilisateurs soucieux de confidentialité. Mais la confiance ne se décrète pas : l’application reste liée à un compte Google, et le mode cloud envoie bien des données vers les serveurs de l’entreprise. Le choix revient à l’utilisateur, toggle par toggle.
Un marché de la dictée IA en pleine recomposition
Eloquent arrive dans un segment en ébullition. Wispr Flow, lancé en 2024, revendiquait le titre de meilleure dictée IA avec 180 euros d’abonnement annuel. SuperWhisper, basé sur le modèle Whisper d’OpenAI, fonctionnait déjà en local mais restait cantonné au Mac. La dictée native d’Apple progresse à chaque mise à jour d’iOS, mais sans les fonctions de reformulation qui font la différence au quotidien.
L’entrée de Google redistribue les cartes. La gratuité et la marque suffisent à attirer une base d’utilisateurs massive, ce qui alimente en retour l’amélioration du modèle Gemma. Les startups de dictée IA vont devoir justifier leur prix par des fonctionnalités que Google n’a pas encore intégrées, ou pivoter vers des niches professionnelles à forte valeur ajoutée. Le même scénario s’est déjà joué avec Google Photos face à Flickr, puis avec Google Docs face à Microsoft Office en ligne. Quand Google décide qu’un service sera gratuit, le marché se contracte vite.
L’app est téléchargeable sur l’App Store depuis le 6 avril. La version Android n’a pas de date annoncée. Pour les utilisateurs qui hésitent : l’essayer ne coûte rien, au sens propre. C’est peut-être la raison pour laquelle Google n’a pas jugé utile de faire une conférence de presse.