80 000 agents de la Caisse nationale d’Assurance maladie vont changer de logiciels. Pas de vote, pas de consultation : le 8 avril 2026, la Direction interministérielle du numérique a tranché. Le service public français tourne définitivement la page Microsoft. Windows disparaît des ordinateurs d’État.
Dix-huit ans de retard sur la gendarmerie
Ce qui frappe en premier, c’est l’écart de temps. La gendarmerie nationale a migré vers Ubuntu Linux dès 2008. À l’époque, ses responsables informatiques avaient fait le calcul : les licences Windows coûtaient trop cher, et la dépendance à un éditeur américain représentait un risque pour une institution qui gère des données sensibles. Résultat : des centaines de millions d’euros économisés sur quinze ans, et un système qui fonctionne toujours sur environ 95 000 postes.
Le reste de l’administration a regardé faire, pris note, et continué sous Windows. Jusqu’au 8 avril 2026.
Ce jour-là, lors d’un séminaire interministériel réunissant ministères, opérateurs publics et acteurs privés, la DINUM a officialisé sa bascule. Ses 250 agents, sur 250 postes de travail, quittent Windows. Chaque ministère devra à son tour soumettre son propre plan de migration avant l’automne 2026. Selon le site du ministère des Finances, sept domaines sont concernés : postes de travail, outils collaboratifs, sécurité informatique, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation et équipements réseau.
Ce que l’État abandonne, et ce qui le remplace
Linux, c’est un système d’exploitation alternatif à Windows ou macOS, développé par des milliers de contributeurs à travers le monde depuis les années 1990. Il est gratuit, open source, et personne ne peut couper l’accès à ses utilisateurs du jour au lendemain. C’est précisément cette caractéristique qui séduit les gouvernements européens.
Pour remplacer Teams et Outlook, l’État mise sur ses propres outils. Tchap pour la messagerie interne, déjà déployé dans plusieurs ministères depuis 2018. Visio pour les réunions en ligne. FranceTransfert pour l’échange sécurisé de documents. LaSuite, la plateforme collaborative interministérielle, doit fédérer l’ensemble. Ce sont des logiciels français, développés avec des fonds publics, hébergés sur des serveurs soumis au droit français.
La plateforme nationale des données de santé, qui centralise les informations médicales de millions de Français, doit migrer vers une solution européenne souveraine d’ici la fin 2026, selon l’annonce officielle de la DINUM.
Trump, le Cloud Act et la peur d’être espionné
La décision ne tombe pas par hasard. Depuis le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, la méfiance européenne envers les grandes entreprises technologiques américaines a changé de nature. Les tarifs douaniers imposés à l’Europe ont fragilisé les relations commerciales, mais c’est surtout le Cloud Act qui cristallise les inquiétudes. Cette loi américaine, adoptée en 2018, permet aux autorités des États-Unis d’accéder aux données stockées sur les serveurs de sociétés américaines, même si ces serveurs sont physiquement situés en Europe. Microsoft, Google et Amazon sont concernés.
Pour des ministères qui gèrent des dossiers fiscaux, des données de santé ou des informations classifiées, continuer à utiliser des outils soumis à cette législation posait un problème croissant. David Amiel, ministre de l’Action publique et des Comptes publics, l’a dit sans détour lors du séminaire du 8 avril : « L’État ne peut plus simplement constater sa dépendance. Il doit s’en libérer. La souveraineté numérique n’est pas une option. »
La France n’est pas seule dans cette démarche. L’Allemagne a lancé un chantier similaire au début de l’année sur ses administrations fédérales. La Commission européenne a annoncé en mars vouloir réduire sa dépendance à la suite Microsoft Office d’ici 2027. TechCrunch a présenté la décision française comme un mouvement de rupture qui pourrait faire école sur le continent.
Le spectre de Munich plane sur le projet
La prudence s’impose, et les fonctionnaires qui suivent ces dossiers le savent. L’exemple de Munich reste le cas d’école à ne pas reproduire. La capitale bavaroise avait migré intégralement vers Linux entre 2003 et 2013, avant de faire marche arrière en 2017. Les raisons : des coûts de maintenance sous-estimés, des problèmes de compatibilité avec certains logiciels métiers, et une résistance forte des agents habitués à Windows. Le retour à Microsoft avait coûté à lui seul plusieurs millions d’euros.
La DINUM a visiblement tiré les leçons de cet échec. La migration annoncée n’est pas un basculement brutal du jour au lendemain. C’est une trajectoire planifiée, avec des étapes, des pilotes, et des retours d’expérience. Les 250 postes de la DINUM elle-même serviront de terrain d’expérimentation. En juin 2026, les premières « réunions industrielles du numérique » réuniront acteurs publics et entreprises européennes du logiciel pour construire une alliance capable d’accompagner chaque ministère.
Des acteurs comme Nextcloud pour le stockage, Collabora pour les documents bureautiques, ou encore OVHcloud pour l’hébergement font partie des alternatives évoquées dans les cercles proches du dossier, selon Clubic.
Combien d’agents, combien d’ordinateurs ?
Les chiffres globaux restent flous. La DINUM n’a pas encore publié d’estimation officielle du nombre de postes concernés dans l’ensemble de la fonction publique d’État. La seule certitude : la Caisse nationale d’Assurance maladie migre ses 80 000 agents vers les outils interministériels français, ce qui donne une mesure de l’ampleur du chantier. Si on extrapole à l’ensemble des ministères et opérateurs publics, le nombre de postes concernés se compterait en centaines de milliers.
Pour chaque agent, la transition représente des semaines d’adaptation. Retrouver ses marques sur un bureau Linux après vingt ans sous Windows, apprendre une nouvelle messagerie, changer ses réflexes quotidiens : ce n’est pas anodin. Les syndicats de la fonction publique n’ont pas encore rendu de position officielle sur le sujet.
Ce que la gendarmerie a prouvé, c’est que ça fonctionne sur le long terme. Ses 95 000 postes sous Linux tournent depuis 2008 sans retour en arrière, et les économies cumulées sur les licences ont été documentées par plusieurs rapports du Sénat. C’est ce modèle que la DINUM entend dupliquer à l’échelle du gouvernement entier.
Automne 2026 : l’heure de vérité pour les ministères
Dans les prochains mois, chaque ministère devra remettre sa feuille de route à la DINUM : quel système d’exploitation, quel calendrier de bascule, quel plan de formation pour ses agents. Ceux qui traîneront les pieds s’exposeront à des injonctions directes du ministre de l’Action publique.
En juin 2026, les premières réunions industrielles fixeront les partenariats avec les acteurs du logiciel européen. D’ici la fin de l’année, la plateforme de données de santé aura quitté son infrastructure actuelle pour rejoindre un cloud souverain. Et en automne, les plans ministériels tomberont sur les bureaux de la DINUM.
La France a accumulé dix-huit ans de retard sur sa propre gendarmerie. Le compte à rebours pour les rattraper vient de commencer.