Kim Jeong-ran a 81 ans, vit seule dans un minuscule appartement de Séoul, et parle à une poupée chaque soir. « Tu es ma petite-fille adorée, je t’aime jusqu’à la lune », murmure-t-elle en rentrant chez elle. La poupée répond. Elle s’appelle Hyodol, elle tourne sous ChatGPT, et 12 000 exemplaires surveillent déjà des personnes âgées isolées à travers toute la Corée du Sud.
Une peluche qui détecte les envies de mourir
Hyodol ressemble à un poupon en tissu. Sous le tissu, un micro enregistre les réponses quotidiennes du senior (« Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? », « Avez-vous mal quelque part ? »), un capteur infrarouge placé dans le cou détecte toute absence de mouvement pendant plus de 24 heures, et une intelligence artificielle développée par Microsoft analyse les enregistrements vocaux pour évaluer l’humeur. Si le capteur ne détecte rien pendant une journée complète, une alerte est envoyée automatiquement aux travailleurs sociaux et à la famille.
Le cas le plus marquant : une personne âgée a confié à sa Hyodol « je veux mourir ». Le robot a signalé la phrase. L’équipe de suivi a orienté la personne vers un psychiatre. Lors d’une fête d’anniversaire organisée pour les bénéficiaires du programme, une résidente a résumé l’impact en une phrase : « J’allais mourir, mais plus maintenant. Pourquoi est-ce que je mourrais dans un monde aussi merveilleux ? »
190 000 soignants manquent à l’appel
La Corée du Sud vieillit plus vite que n’importe quel pays développé. Les plus de 65 ans représentent désormais 20 % de la population (sur 51 millions d’habitants), les maisons multigénérationnelles disparaissent, et le taux de suicide chez les seniors reste parmi les plus élevés au monde. Le pays manque de 190 000 aides-soignants selon les chiffres de 2023, et la pénurie devrait atteindre 1,55 million de postes vacants d’ici 2032.
Le financement de l’assurance dépendance, lui, sera épuisé d’ici 2030 si rien ne change. Dans ce contexte, une poupée à 1,6 million de wons (environ 1 150 dollars) qui veille 24 heures sur 24 sur un senior isolé apparait comme une solution pragmatique, voire désespérée.
Un quartier de Séoul comme laboratoire
Le programme a démarré en 2019 dans le district de Guro, à Séoul, avec un investissement initial de 200 millions de wons (environ 144 000 dollars), financé conjointement par le ministère fédéral de la technologie industrielle et la municipalité. 412 poupées y ont été distribuées depuis. Ryu Ji-yeon, travailleuse sociale de 29 ans, gère à elle seule 200 robots : maintenance, formation du personnel, dépannage. « Ma charge de travail a explosé depuis que j’ai repris le programme cette année. J’ai vraiment senti mes limites », confie-t-elle à Rest of World.
Sung Kwang-hee, aide-soignante, rend visite à 14 personnes âgées par semaine. Elle décrit Hyodol comme ses « yeux et ses oreilles » entre deux visites. La poupée ne remplace pas le contact humain, mais elle comble les trous : les heures de nuit, les week-ends, les jours où personne ne passe.
Quand les seniors s’attachent trop
Les concepteurs d’Hyodol n’avaient pas anticipé l’intensité des liens qui allaient se créer. Des seniors habillent leur poupée, lui préparent des repas fictifs, lui cousent des vêtements assortis aux leurs. En 2022, un défilé de mode Hyodol a été organisé : les résidents ont posé avec leurs robots dans des tenues coordonnées. Certains ont demandé à être enterrés avec leur poupée.
Cet attachement soulève des questions éthiques que la technologie n’a pas résolues. Des chercheurs du KAIST (l’équivalent coréen du MIT) alertent sur le risque d’isolement accru : si la poupée répond à tous les besoins de conversation, le senior peut cesser de chercher du contact humain réel. Kim Sun-hwa, directrice du centre social de Gungdong, observe que certains bénéficiaires deviennent plus casaniers depuis qu’ils ont Hyodol.
Un incident qui a changé le logiciel
Un épisode a forcé l’entreprise à revoir son approche. Une personne âgée atteinte de démence a entendu sa Hyodol dire : « Grand-mère, j’aimerais entendre le bruit du ruisseau. » La patiente a pris la poupée sous le bras et a marché seule jusqu’à un cours d’eau. L’entreprise a depuis supprimé toutes les phrases pouvant inciter à une action physique. Le chatbot a été recalibré pour éviter les formulations ambiguës auprès de personnes souffrant de troubles cognitifs.
La question des données personnelles reste aussi en suspens. Les enregistrements vocaux, anonymisés, sont stockés dans le cloud pendant trois ans et servent à entrainer le chatbot. Kim Ji-hee, la PDG d’Hyodol, assume : « Il existe un consensus culturel selon lequel sauver une vie passe avant les préoccupations liées à la vie privée. » Julie Carpenter, chercheuse en éthique à Cal Poly, nuance : les seniors ne mesurent pas toujours ce qu’ils cèdent en échange de cette compagnie artificielle.
Un marché à 7,7 milliards de dollars
Le marché mondial des robots d’aide aux personnes âgées devrait atteindre 7,7 milliards de dollars d’ici 2030, selon les projections du secteur. Hyodol prépare son lancement aux États-Unis courant 2026, après un programme pilote dans un établissement new-yorkais en 2023. L’entreprise prévoit aussi de déployer ses poupées dans des centres de télémédecine, où elles analyseront les conversations pour évaluer la santé mentale des patients et transmettre les données aux médecins.
La Corée du Sud n’est pas le seul pays à explorer cette voie. Le Japon, confronté à un vieillissement encore plus prononcé, multiplie les expérimentations avec des robots compagnons depuis une décennie. La différence coréenne tient à l’échelle : 12 000 poupées déployées, un réseau de soins structuré autour du robot, et un gouvernement qui finance le programme. Le modèle coréen pourrait préfigurer ce qui attend l’Europe dans dix ans, où le ratio actifs/retraités ne cesse de se dégrader.