Dans un combini de Tokyo, un bras articulé regarni les étagères de boissons à 3 heures du matin. Aucun employé n’a postulé pour ce créneau. Aucun n’en aura besoin.

73,7 millions de bras, et ça ne suffit plus

Le Japon vieillit plus vite que n’importe quel pays industrialisé. Sa population active a chuté de 16 % depuis son pic de 87,3 millions en 1995, pour tomber à 73,7 millions en 2024, selon les données du ministère des Affaires intérieures. L’enquête Tankan de la Banque du Japon, publiée au deuxième trimestre 2025, a enregistré un indice de diffusion de l’emploi à -35 sur l’ensemble des secteurs, l’un des niveaux les plus bas en trente ans. Traduction : les entreprises ne trouvent plus personne.

L’institut Recruit Works, cité par Bloomberg et le Japan Times, projette un déficit de 3,4 millions de travailleurs dès 2030. D’ici 2040, le trou se creuse à 11 millions. Les secteurs les plus touchés : santé, construction, logistique, commerce de détail. Près d’un tiers de la population a dépassé les 65 ans. Les postes de nuit, les tâches répétitives et les emplois physiquement exigeants sont les premiers à rester vacants.

Des robots qui ne prennent la place de personne

C’est la particularité japonaise. Là où l’automatisation fait peur en Europe et aux États-Unis, elle comble un vide au Japon. Les robots ne remplacent pas des salariés, ils occupent des postes que personne ne veut plus assurer. TechCrunch rapportait le 5 avril que le pays est en train de prouver, à grande échelle, que « l’IA physique » fonctionne en conditions réelles.

Le cas Telexistence illustre cette bascule. La startup, soutenue par Nvidia, déploie ses robots TX SCARA et TX Ghost dans plus de 300 magasins FamilyMart à travers le pays. Leur mission : regarnir les frigos et les rayons. Chaque bras robotisé remplace entre une et trois heures de travail humain par jour, avec un taux de réussite de 98 %. Le système d’IA, baptisé Gordon, analyse les ventes en temps réel pour prioriser les produits à remettre en rayon. Un combini très fréquenté doit réapprovisionner plus de 1 000 boissons par jour. La nuit, c’est désormais une machine qui s’en charge.

Chez 7-Eleven, la chaîne développe le robot humanoïde Astra, prévu pour un déploiement en magasin à partir de 2029. L’enseigne espère réduire de 30 % la charge de travail de ses employés grâce à l’automatisation. En attendant, les combinis japonais accélèrent l’installation de caisses automatiques et d’écrans de service à distance, où un opérateur situé à des centaines de kilomètres guide le client en visio. Certains magasins FamilyMart aux Philippines font même piloter leurs robots par des opérateurs distants, connectés via internet.

Le gouvernement veut 30 % du marché mondial

Tokyo ne se contente pas de laisser faire le privé. En mars 2026, le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) a présenté un projet de stratégie ambitieux. L’objectif : conquérir 30 % du marché mondial de « l’IA physique » d’ici 2040, c’est-à-dire les systèmes qui permettent aux robots d’agir de manière autonome dans le monde réel. Le ministère qualifie la convergence entre IA et robotique d’« opportunité qui ne se présente qu’une fois par siècle ».

Le Japon part avec un avantage considérable. Ses industriels fabriquent déjà environ 70 % des robots industriels vendus dans le monde, selon le METI. Des géants comme Fanuc, Yaskawa et Kawasaki Heavy Industries dominent les chaînes de montage de la planète depuis des décennies. Ce que le gouvernement veut accélérer, c’est le passage de la précision mécanique à l’intelligence embarquée.

Les investisseurs misent sur le terrain

L’argent suit. Woven Capital, le bras d’investissement de Toyota, et Salesforce Ventures financent activement des startups japonaises de robotique. Ro Gupta, directeur général de Woven Capital, souligne trois facteurs qui distinguent le Japon du reste du monde : l’acceptation culturelle des robots, une pénurie de main-d’oeuvre qui rend l’automatisation urgente, et des décennies d’expertise en mécatronique.

Le salon RoboDEX 2026, qui s’est tenu du 21 au 23 janvier à Tokyo Big Sight, a confirmé cette tendance. L’événement, intégré à la Factory Innovation Week, ne montrait pas des prototypes destinés aux laboratoires. Les exposants présentaient des machines prêtes à souder, trier, soulever et assister des patients. Le public visé : des responsables d’usine et de logistique qui cherchent des solutions pour demain matin, pas pour 2040.

Un modèle exportable, ou une exception culturelle ?

Le Japon possède un atout que peu de pays partagent : un rapport apaisé à la machine. Les robots y sont perçus comme des partenaires, pas comme des menaces. La culture populaire, d’Astro Boy à Doraemon, a façonné depuis les années 1960 une vision bienveillante de la technologie. Les résistances syndicales ou sociales restent marginales.

Mais ce modèle est-il transposable ? L’Allemagne, la Corée du Sud et la Chine font face à des trajectoires démographiques similaires, avec un vieillissement rapide de leur population. La Chine a livré 13 317 robots humanoïdes en 2025, selon les chiffres du secteur, dont 87 % fabriqués sur son sol. La course à l’IA physique ne se joue pas qu’à Tokyo.

La différence, c’est que le Japon ne robotise pas pour réduire les coûts ou doper les marges. Il robotise parce qu’il n’a littéralement plus le choix. Quand une supérette ne trouve personne pour remplir un frigo à 3 heures du matin, le débat sur « les robots vont-ils voler nos emplois » n’a plus beaucoup de sens. La stratégie complète du METI sera finalisée cet été. D’ici là, les bras articulés des combinis continueront de travailler seuls, dans le silence des allées vides.