10,9 millions de comptes en un an. C’est le nombre de profils Facebook et Instagram que Meta a dû supprimer en 2025, tous liés à des centres d’arnaques criminels. En 2024, ce chiffre n’atteignait que 2 millions. La progression donne le vertige, et pose une question gênante : l’entreprise combat-elle les escrocs, ou découvre-t-elle seulement maintenant l’ampleur de ce qu’elle a laissé prospérer sur ses plateformes ?
Des outils pour chaque plateforme, mais un retard à combler
Meta a dévoilé ce mercredi 11 mars une série de protections inédites déployées simultanément sur WhatsApp, Facebook et Messenger. Sur WhatsApp, l’application alertera désormais les utilisateurs lorsqu’une demande de liaison d’appareil présente des signaux suspects. Les escrocs exploitent cette fonctionnalité pour détourner des comptes : ils piègent leurs victimes en les incitant à scanner un QR code ou à partager un code de liaison, sous prétexte d’un concours ou d’un vote en ligne. Une fois l’appareil lié, l’arnaqueur accède aux messages et peut écrire en se faisant passer pour la victime, le tout sans que celle-ci perde l’accès à son propre compte. L’attaque devient presque invisible.
Ce type de détournement n’est pas nouveau. Le renseignement militaire néerlandais (MIVD) et le service de renseignement général (AIVD) ont averti que des pirates soutenus par la Russie ciblaient les comptes WhatsApp et Signal de fonctionnaires néerlandais avec exactement cette méthode, rapporte BleepingComputer.
Sur Facebook, Meta teste des alertes qui se déclenchent lors de demandes d’amis suspectes : peu d’amis communs, localisation incohérente, profil récemment créé. Sur Messenger, la détection avancée d’arnaques s’étend à de nouveaux pays. Le système repère les schémas typiques (fausses offres d’emploi, investissements miraculeux) et propose à l’utilisateur de soumettre la conversation à une analyse par intelligence artificielle.
159 millions de publicités frauduleuses retirées
Les faux comptes ne sont qu’une partie du problème. Meta affirme avoir supprimé 159 millions d’annonces publicitaires liées à des arnaques en 2025, dont 92 % avant même qu’un utilisateur ne les signale. L’entreprise a aussi développé des systèmes d’IA capables de repérer l’usurpation d’identité de célébrités, le détournement de marques et les liens trompeurs redirigeant vers des sites frauduleux.
Pour renforcer la confiance, Meta s’engage à ce que 90 % de ses revenus publicitaires proviennent d’annonceurs vérifiés d’ici fin 2026, contre 70 % actuellement. Les 10 % restants correspondraient à des petits commerces locaux à faible risque.
Mais ces chiffres contrastent avec une enquête de Reuters publiée fin 2025, qui estimait que des milliards de publicités frauduleuses apparaissaient chaque jour sur les plateformes Meta, et que jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires publicitaire du groupe pourrait provenir d’annonces trompeuses. Meta avait contesté ces estimations, sans fournir de contre-chiffres précis.
21 arrestations en Thaïlande, une opération à six pays
Côté terrain, Meta a participé à une opération policière internationale qui a abouti à 21 arrestations en Thaïlande et à la désactivation de plus de 150 000 comptes liés à des réseaux d’arnaques en Asie du Sud-Est. L’opération impliquait la police royale thaïlandaise, le FBI, l’agence britannique NCA, la police fédérale australienne et d’autres services, selon le communiqué officiel de Meta.
Ces réseaux gèrent ce que les spécialistes appellent des « scam compounds », de véritables centres d’appels criminels où des centaines de personnes, souvent victimes de traite humaine, passent leurs journées à escroquer des internautes du monde entier. Leur spécialité : le « pig butchering », une arnaque à l’investissement en cryptomonnaies où la victime est patiemment appâtée pendant des semaines avant d’être dépouillée. Wired a documenté l’expansion de ces structures depuis l’Asie du Sud-Est vers l’Afrique, avec une opération démantelée au Nigeria en février 2026 grâce à la coopération entre Meta, la police nigériane et l’agence britannique NCA.
Le paradoxe Meta : pompier et pyromane
Le passage de 2 millions à 10,9 millions de comptes supprimés en un an peut se lire de deux façons. Soit Meta a considérablement amélioré ses capacités de détection. Soit le problème a explosé sous ses yeux pendant des années, et l’entreprise rattrape son retard sous la pression médiatique et réglementaire.
Les deux lectures ont leur part de vérité. Meta investit réellement dans l’IA de détection, et sa coopération avec les forces de l’ordre produit des résultats concrets. Gregory Kang, de la police de Singapour, a salué « l’importance de la coopération entre les agences et les partenaires industriels ». Mais le modèle économique de Meta repose sur un volume publicitaire massif, et chaque arnaqueur qui paie pour une annonce sponsorisée est, techniquement, un client. L’enquête de Reuters a mis en lumière cette tension structurelle que l’entreprise peine à résoudre.
Pour les utilisateurs, les nouvelles protections constituent un progrès tangible. Les alertes WhatsApp sur la liaison d’appareil comblent une faille exploitée aussi bien par des escrocs de droit commun que par des services de renseignement étatiques. La détection IA sur Messenger pourrait freiner les arnaques à l’emploi qui prolifèrent depuis deux ans. Reste que ces outils arrivent après des années de plaintes et de signalements ignorés par des millions d’utilisateurs dans le monde.
Meta promet de porter la vérification des annonceurs à 90 % d’ici fin 2026. Si l’objectif est atteint, il constituera le changement le plus significatif pour réduire les arnaques publicitaires sur ses plateformes. Le groupe doit publier ses résultats financiers du premier trimestre début avril, et les investisseurs surveilleront de près l’impact de ce nettoyage sur les revenus publicitaires.