Dix centrales au gaz naturel pour un seul data center. C’est le plan dévoilé par Meta la semaine dernière en Louisiane, pour alimenter Hyperion, son futur campus dédié à l’intelligence artificielle. Facture : 27 milliards de dollars. Puissance totale : 7,5 gigawatts, soit davantage que la consommation électrique du Dakota du Sud tout entier.
Un campus IA qui consomme comme un État américain
Le 27 mars, Entergy Louisiana a annoncé un nouvel accord avec Meta portant sur la construction de sept centrales au gaz naturel supplémentaires, qui s’ajoutent aux trois déjà prévues. L’opérateur énergétique promet 2,65 milliards de dollars d’économies cumulées pour les clients louisianais sur vingt ans, grâce à une structure tarifaire où Meta paie l’intégralité de ses coûts de service.
Les dix usines seront implantées à Richland Parish, dans le nord-est de la Louisiane. Ensemble, elles fourniront environ 7,5 gigawatts, une puissance qui dépasse légèrement la capacité électrique du Dakota du Sud selon les données de l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA). Pour un seul campus technologique.
12,4 millions de tonnes de CO2 par an, et ce n’est pas le pire
Selon les calculs de TechCrunch, fondés sur les données du Département américain de l’énergie, les turbines d’Hyperion rejetteront 12,4 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère chaque année. C’est 50 % de plus que l’empreinte carbone totale de Meta en 2024, dernière année pour laquelle ces chiffres sont disponibles.
Mais le CO2 n’est que la partie visible. Le méthane, composant principal du gaz naturel, réchauffe la planète 84 fois plus que le dioxyde de carbone. Aux États-Unis, la production et le transport de gaz fuient à un taux proche de 3 %, selon une étude publiée dans la revue Nature en 2024. À ce niveau, le gaz naturel provoque un impact climatique supérieur à celui du charbon, selon des recherches publiées dans Environmental Research Letters.
Le dernier rapport de développement durable de Meta ne mentionne ni le méthane, ni le gaz naturel. Pas un mot.
Le « carburant de transition » qui dure depuis trente ans
L’argument de Meta repose sur le concept de « carburant de transition » : construire des centrales à gaz le temps que le solaire, les batteries et le nucléaire montent en puissance. C’est un discours que l’industrie énergétique tient depuis les années 1990. Trente ans plus tard, le gaz est toujours là, et les prix des turbines flambent, comme le rapporte Bloomberg.
Le paradoxe est frappant. Meta a racheté une centrale nucléaire pour vingt ans, investi massivement dans le solaire (plus d’un gigawatt de contrats en 2025 selon TechCrunch), et publie chaque année un rapport de développement durable. L’entreprise s’est même engagée à financer 2 500 mégawatts de solaire supplémentaire et à soutenir des solutions nucléaires via son accord avec Entergy. Mais dans les faits, le gaz fossile deviendra le pilier énergétique de son plus gros campus au monde.
L’IA, plus gourmande que toute l’industrie lourde américaine
Le cas Hyperion illustre une tendance bien plus large. Selon Siddharth Singh, analyste à l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les data centers américains consommeront plus d’électricité que l’ensemble de l’industrie lourde du pays d’ici 2030 : ciment, acier, chimie et automobile réunis. La moitié de cette demande viendra de centres spécialisés dans l’IA générative.
Les investissements sont colossaux. Depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, Amazon, Microsoft, Meta et Google ont dépensé plus de 600 milliards de dollars en dépenses d’investissement, dont une large part pour les data centers, selon The Atlantic. C’est davantage, en dollars constants, que la construction de l’intégralité du réseau autoroutier inter-États américain.
Et Meta n’est pas seul. Le campus Colossus d’Elon Musk à Memphis, qui entraîne le modèle Grok de xAI, a installé jusqu’à 35 turbines à gaz sur place, selon des images obtenues par le Southern Environmental Law Center. OpenAI a annoncé des projets nécessitant plus de 30 gigawatts au total, plus que la demande record de toute la Nouvelle-Angleterre.
Les riverains paient la facture sanitaire
À Memphis, où se trouve le campus xAI, les résidents vivent déjà les conséquences. KeShaun Pearson, directeur de l’association Memphis Community Against Pollution, a décrit à The Atlantic une odeur de suie, d’essence et d’asphalte autour du site. Les turbines à gaz industrielles sont des sources majeures de smog et de pollution atmosphérique locale.
En Louisiane, Entergy promet que l’accord créera des emplois locaux et des investissements communautaires : 120 millions de dollars pour le programme d’aide énergétique Power to Care, 140 millions pour des mesures d’efficacité énergétique destinées aux ménages vulnérables. Le gouverneur Jeff Landry a qualifié le projet de « plus gros investissement de l’histoire de la Louisiane ».
La facture climatique que Meta ne publie pas
Meta pourrait respecter ses engagements climatiques en achetant des crédits de suppression de carbone pour compenser les émissions d’Hyperion. Mais il faudra en acheter beaucoup plus que prévu, et surtout comptabiliser honnêtement les fuites de méthane le long de la chaîne d’approvisionnement en gaz. Un exercice que l’entreprise évite pour l’instant dans ses rapports officiels.
Le premier lot de centrales devrait être opérationnel en 2028. D’ici là, la commission de régulation louisianaise devra valider le projet. Les associations environnementales locales n’ont pas encore annoncé de recours, mais la Sierra Club et le Southern Environmental Law Center surveillent de près les développements à Memphis comme en Louisiane.